"Les Bruits de la vie" sur Auvio : un spectacle itinérant au Château d’Hélécine

En 1989, Brigitte Baillieux et Guy Thenissen, deux artistes "inter-indépendants" aux multiples casquettes (elle est metteure en scène et autrice, lui est comédien, metteur en scène et auteur) fondent La Maison éphémère, une compagnie théâtrale dont la pratique est axée autour de la relation entre société, arts et spectateurs. La compagnie, installée dans le Brabant-Wallon, est activement soutenue par la Province qui lui a permis entre 2018 et 2020 de bénéficier d’une résidence au Château d’Hélécine dans le cadre du projet "Les Ephémères, la beauté en plus". C’est donc dans ce château néoclassique du 18e siècle qu’a vu le jour leur dernier projet en date, un spectacle itinérant au nom intriguant : "Les Bruits de la vie".

 

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Vue du Château d’Hélécine illuminé de nuit © Tous droits réservés

Inventer de nouvelles manières de rencontrer le spectateur

Un des objectifs de la compagnie est "d’inventer de nouvelles manières de rencontrer le spectateur". En 2019, Brigitte Baillieux et Guy Thenissen ont l’idée de promener "un petit groupe de spectateur.trice.s dans les salles et les couloirs d’un château". Le projet initial, prévu du 3 au 13 décembre 2020, est reporté à décembre 2021, covid oblige ! Comme le reste du secteur culturel, à l’arrêt forcé en raison de la fermeture des salles, les deux meneurs de la compagnie cherchent des solutions pour permettre aux "Bruits de la vie" de voir le jour d’une façon ou d’une autre. Ils décident alors de maintenir une représentation, sans public certes mais devant les caméras des Invités Productions, donnant ainsi naissance à une forme filmée du spectacle.

►►►Lire aussi : Coronavirus – La FWB va financer la captation de spectacles pour les diffuser sur Auvio

 
 

A la frontière du cinéma et du théâtre

Le réalisateur Tanguy Cortier, Brigitte Baillieux et Guy Thenissen se sont concertés pour créer une œuvre hybride, à la frontière du cinéma et du théâtre. Dans une interview donnée à l’hebdomadaire généraliste Le Vif, Tanguy Cortier – qui n’en est pas à son premier coup d’essai en matière de captations de spectacles – exprime son enthousiasme :

L’intérêt, c’est que les répétitions n’étaient pas encore bouclées, rien n’était figé et donc on peut réadapter pour la caméra ce spectacle qui avait déjà la particularité d’être itinérant. On n’est pas dans un théâtre, mais dans un décor grandiose, un vrai château. On passera de pièce en pièce, avec neuf scènes dans neuf endroits différents. On va filmer ce spectacle comme jamais il n’aurait pu l’être, parce qu’il n’y a pas de spectateur, on le joue juste pour la caméra.

De fait, "Les Bruits de la vie" se prête particulièrement bien à l’exercice de la captation : à défaut de suivre les comédiens "pour de vrai", les téléspectateurs sont portés par les mouvements et les cadrages des caméras, celles-ci nous plongeant au cœur de l’intimité des personnages par des gros plans avant de nous offrir, grâce aux travellings, une déambulation autour de cette galerie de personnages hauts en couleur qui évoluent dans un décor magnifié par les éclairages de Simon Renquin. Les lieux du Château d’Hélécine et de ses annexes sont utilisés dans leur fonction première – bar, salle de théâtre, salons de réception… – ou transfigurés grâce à quelques éléments scénographiques évocateurs.

 

Un dispositif inspiré de "La Ronde" d’Arthur Schnitzler

Le spectacle a été construit comme une ronde : une scène par lieu, plusieurs personnages par scène et à chacune, le passage d’un personnage différent dans la scène suivante (ainsi qu’une écharpe multicolore qui sert d’une certaine manière de fil rouge à la pièce). Finalement le dernier personnage rejoindra le premier pour la scène finale, bouclant ainsi la ronde. Ce dispositif s’inspire de celui utilisé par l’auteur et dramaturge viennois Arthur Schnitzler dans sa pièce "La Ronde", publiée en 1903 et qui fit scandale pendant près de deux décennies en raison des relations sulfureuses qu’elle dépeignait entre ses personnages.

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Scène finale des "Bruits de la vie", Bruno et Charles au Bar Ephémère. © Sylvain Reygaerts

Des petites tranches d’existence impliquant quatorze comédiens et un chien

La pièce suit les bribes de vies d’une dizaine de personnages, accompagnés pour certains par le chien Django. Les scènes dépeintes nous plongent dans leur intimité avec pudeur : une femme qui a décidé d’avorter "pour venir à bout du réchauffement climatique", une cantatrice d’opéra sur le déclin rêvant à son grand retour sur les devants de la scène, un couple où "le silence s’est immiscé", un jeune veuf qui ne se remet pas de la perte de son épouse…

 

Une pièce sur la difficulté d’être ensemble traversée par des problématiques liées à notre monde contemporain.

Dans "Les Bruits de la vie" les relations entre les différents protagonistes sont dysfonctionnelles car ils n’arrivent pas à communiquer entre eux : Bérangère annonce à son compagnon au sein de la même phrase qu’elle a avorté et réduit leur bilan carbone, le répétiteur de la cantatrice n'ose pas lui avouer que son grand retour sur scène n’aura pas lieu, Johnny est incapable de rassurer sa femme sur l’amour qu’il éprouve pour elle, Boubacar et Manon sont freinés dans leurs échanges par le niveau d’anglais de cette dernière… La pièce de Brigitte Baillieux et Guy Thenissen est traversée par des problématiques liées à notre monde contemporain, comme le réchauffement climatique ou le sort des migrants du parc Maximilien. Ces choix dramaturgiques sont en accord avec leur conception du théâtre qu’ils expliquent sur le site internet de la Maison éphémère :

Nous considérons le théâtre comme une façon sensible, fragile, nuancée d’agir dans la société. Il est vital pour nous que le théâtre fasse partie des mesures de prévention contre un populisme de plus en plus agressif et les endoctrinements de tous bords. Que le théâtre éveille le spectateur, qu’il titille son esprit critique, qu’il s’adresse à tous, qu’il montre que l’Autre est toujours différent et qu’il faut s’en réjouir plutôt que de s’en inquiéter ou pire, de s’en effrayer. Nous croyons à un théâtre qui questionne sans délivrer de messages, qui garde le spectateur éveillé, laisse des portes ouvertes à son imaginaire, lui rend la responsabilité de ses propres réponses.

La bande-son de nos vies

Le titre "Les Bruits de la vie" semble aussi désigner la bande-son de nos vies. En effet dans la pièce les comédiens chantent beaucoup - le choix des œuvres interprétées révélant l'état d’esprit dans lequel se trouve leur personnage. Ainsi la cantatrice choisit d’interpréter l’air de la comtesse dans "Les Noces de Figaro" de Mozart – le fameux "Porgi Amor" - alors qu’elle se désole de l’abandon de son mari, Sylvie chante If I needed you d’Emmylou Harris et Don Williams après que son mari l’a délaissé au milieu d’une conversation importante pour se rendre à son cours de danse, Charles noie son chagrin avec Bob Dylan…

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La comédienne Ana Rodriguez interprète Sylvie dans "Les Bruits de la vie" © Elise Theunissen

Un spectacle à voir sur Auvio en attendant les représentations en décembre 2021

Le spectacle "Les Bruits de la vie" est à découvrir en streaming sur le site Auvio de la RTBF. Ce spectacle fait partie de la cinquantaine de captations en cours de réalisation par la RTBF et la Fédération Wallonie-Bruxelles pour soutenir le secteur du spectacle vivant durement touché par la crise sanitaire et pour maintenir le lien avec les amateurs de spectacles privés de salles. Si le film vous a plu, il vous est d’ores et déjà possible de vous pré-inscrire aux représentations de décembre 2021 en cliquant ici.