Le spectacle "Le Palais enchanté" de Luigi Rossi : un film d’opéra sur Auvio

 

Dans son Histoire de la musique (Editions Robert Laffont, 1969), l’écrivain et journaliste français Lucien Rebatet – aussi connu comme critique musical et cinématographique – consacre un chapitre à l'opéra à Rome et à Venise. Il écrit :

" Vingt-cinq ans après la mort de Monteverdi, l’opéra italien avait conquis l’Europe, à l’exception de la France. On le jouait jusqu’en Pologne, jusqu’en Suède. Vienne, où l’on représentait déjà des opéras en 1642, s’italianisait complètement et devait le demeurer jusqu’après la mort de Beethoven. Le premier théâtre d’opéra italien était inauguré à Munich en 1657, à Dresde en 1682, à Hanovre en 1869, à Brunswick en 1961. L’Angleterre après quelque résistance, succomberait à son tour." Lucien Rebatet ajoute: 

Voilà pourtant le genre sur lequel nous sommes aujourd’hui le plus pauvrement renseigné. Nous connaissons mieux la musique du XIVe siècle : " L’opéra déjà entendu, disait le musicographe anglais Burney voyageant au XVIIIe siècle en Italie, est traité comme un almanach de l’année écoulée. " La postérité était le dernier souci des compositeurs d’ouvrages aussi éphémères. Les éditeurs ne tenaient pas non plus à imprimer cette musique qui variait selon les interprètes, selon les villes où on l’exécutait. Des centaines de partition d’opéras sont encore à l’état de manuscrits dans les bibliothèques. […] Ce répertoire mériterait mieux qu’un aussi complet oubli, ne serait-ce que pour la place qu’il a tenue dans la vie musicale. 

Parmi ces œuvres " encore à l’état de manuscrit dans les bibliothèques ", on peut citer Le Palais enchanté , premier opéra de Luigi Rossi.

Jamais revu sur scène depuis sa création romaine en février 1642 au Teatro delle Quattro Fontane, Palazzo Barberini (la partition est une commande du cardinal Barberini, après que Rossi servit la Cour des Borghese pendant 20 ans ), cet opéra aurait pu sombrer définitivement dans l’oubli. C’était sans compter la curiosité de Leonardo Garcia Alarcon… En 1999, à la Bibliothèque du Vatican, il tombe par hasard sur la partition manuscrite. Depuis, le claveciniste et chef d’orchestre argentin caresse le rêve de diriger cette œuvre monumentale. C’est désormais chose faite puisque Le Palais enchanté a été recrée à l’Opéra de Dijon en décembre 2020. L’œuvre est dirigée par Leonardo Garcia Alarcon (à la tête de la Cappella Mediterranea, du Chœur de l’Opéra de Dijon et du Chœur de chambre de Namur), la mise en scène, quant à elle, est signée Fabrice Murgia  - il s’agit de la première incursion du metteur en scène dans l’art lyrique. C'est également la dernière production de Laurent Joyeux en tant que directeur de l’Opéra de Dijon. En effet, après treize ans à sa tête qui ont valu à la maison d’opéra le label de " scène nationale " en 2019, celui-ci a depuis été remplacé par Dominique Pitoiset.

Une œuvre hors norme inspirée d’un chef-d’œuvre de la littérature italienne

 

Le Palais enchanté est une œuvre singulière par la nature des effectifs demandés : d'une durée de 7h30 à l'origine (à peu près 3h maintenant), elle présente 27 personnages, 17 solistes, un triple chœur et huit arias. "Du point de vue des effectifs, c'est sans doute la pièce la plus riche de tout le XVIIe siècle. Monter cet opéra représente un tel défi", explique le chef d'orchestre Leonardo Garcia Alarcon.
L’ampleur du dispositif explique certainement  que cet opéra soit tombé dans l'oubli : "seuls certains passages ont été refaits" depuis sa création, souligne Fabrice Murgia. Pourtant, l
e livret de Giulio Rospigliosi (futur Pape Clément IX) est adapté du Roland furieux de l’Arioste - un monument fondateur de la littérature italienne, à l’égal du legs de la Divine Comédie de Dante Alighieri. Une épopée chevaleresque dans un véritable labyrinthe amoureux qui perd corps et âme des preux et des belles. Aujourd’hui, le grand public ne connaît souvent de cette œuvre que quelques aventures utilisées par Haendel dans ses opéras.

Une dramaturgie complexe

Cet opéra - en trois actes avec prologue – raconte une quête : quête de l’être aimé, perdu, dans un bal des corps qui ne font que s'effleurer... Pour empêcher le chevalier Ruggiero (Fabio Trümpy) d’épouser Bradamante (Deanna Breiwick) , le mage Atlante (Mark Milhafer) les a enfermés dans un palais dont la magie attire d’autres amants comme des mouches : le Palais enchanté.

 

Pour cet opéra, le jeune metteur en scène de 37 ans déclare avoir trouvé une toile "sur laquelle utiliser mes pinceaux, les outils de ma génération" - en l'occurrence l'image - à l'instar des personnages du prologue qui décorent la scène à leur goût avant que l'action ne prenne place … "Je savais que ça allait matcher avec la caméra. C'est très storyboardable", explique l'ancien directeur du Théâtre Wallonie Bruxelles, reconnu pour ses techniques innovantes que ne renierait pas l'opéra d'origine, créé dans un esprit déjà très avant-gardiste.

Sur la scène, deux caméras filment les acteurs à vue, créant une mise en abyme. Les images sont projetées sur le fond de la scène, en hauteur, offrant un zoom sur les errements tortueux des cœurs confinés.  "C'est un fracas émotionnel fort, très propre au baroque", résume Fabrice Murgia. Enthousiaste, il poursuit : "On dirait un film de David Lynch."

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Deanna Breiwick est Bradamante dans "Le Palais enchanté" © Gilles Abegg

Une captation au service de l’œuvre

En raison de la pandémie de Covid-19, Le Palais enchanté ne sera pas présenté en salle mais a été diffusé gratuitement sur le site de l’Opéra de Dijon.

La captation servira l’œuvre, assure le metteur en scène : "ce sera un film d’opéra plutôt qu’un opéra filmé".

Le spectacle est dorénavant disponible sur Auvio, plateforme de vidéo à la demande de la RTBF. Si tout va bien, il sera présenté l’an prochain, physiquement cette fois, à Nancy et Versailles

"Le Palais enchanté" à l’Opéra de Dijon

Il Palazzo incantato, de Luigi Rossi.

Avec Victor Sicard, Arianna Vendittelli, Fabio Trümpy, Deanna Breiwick, Mark Milhofer, Lucia Martin­Carton, Mariana Florès

Fabrice Murgia (mise en scène)

Vincent Lemaire (décors)

Clara Peluffo Valentini (costumes)

Giacinto Caponio (vidéo)

Emily Brassier (lumières)

Cappella mediterranea

Chœur de l’Opéra de Dijon

Chœur de chambre de Namur

Leonardo Garcia Alarcon (direction)