A découvrir sur Auvio : Guillemette Laurent monte "La Musica Deuxième" de Marguerite Duras

Un requiem de l’amour conjugal.

En 1965, Marguerite Duras répond à une commande de fiction radiophonique pour la BBC. Elle rédige alors La Musica, sorte de requiem de l’amour conjugal. C’est l’histoire d’Anne-Marie Roche et Michel Nollet, un couple qui s’est aimé passionnément. Voilà trois ans – "bientôt quatre" – qu’ils sont séparés. A la veille de leur divorce, ils se retrouvent dans un hôtel d’Evreux (Normandie) où ils ont habité au premier temps de leur vie commune, avant de "faire comme tout le monde", c’est-à-dire de quitter l’hôtel pour s’installer dans une maison. Dans cette maison, "elle a voulu mourir" quand lui a souhaité "la tuer".

En 1985, Marguerite Duras retravaille la pièce. Naît alors La Musica Deuxième dans laquelle la dramaturge interroge plus avant les non-dits qui sommeillent entre ces anciens amants…

La metteure en scène Guillemette Laurent a choisi Catherine Salée et Yoann Blanc (ils avaient déjà joué ensemble dans la série La Trêve) pour interpréter ce couple au bord de la déchirure. Car c’est tout le drame de ces personnages : s’aimer sans pouvoir être ensemble et ne pas parvenir à s’oublier.

 

Le théâtre mis à nu

Les deux comédiens font leur entrée sur la scène du Théâtre Océan Nord. Le plateau est profond, "coupé" en deux par des paravents foncés, un à jardin, l’autre à cour. Les murs sont en briques rouges. Sur le sol, une moquette claire. A l’avant-scène à cour, un canapé beige. A jardin, une table à tréteaux blanche. L’ensemble évoque l’intérieur d’un loft new-yorkais. Sur la table sont disposés : un ordinateur portable, une carafe d’eau, deux verres, un livre, un texte relié, un paquet de cigarettes, un casque de chantier blanc… Autour de cette table, trois chaises. Catherine Salée et Yoann Blanc s’installent – nous les appellerons pour le moment par leur nom. En effet, à cet instant, ils n’incarnent personne en particulier, ce sont seulement deux comédiens qui viennent pour une lecture. La troisième chaise reste vide. Yoann Blanc déplace des objets sur la table, il fait du bruit. Catherine Salée le regarde, une certaine impatience se lit sur son visage. Yoann commence à lire La Musica Deuxième :

Ce sont des gens qui se sont aimés et qui se sont séparés. Ils sont encore jeunes. Ils ont trente ans encore, trente-cinq ans. Ils ont lu sans aucun doute. Des diplômes aussi. Ils ont été bien élevés, ils le sont restés, ils en gardent cette élégance qui jamais ne se récuse. Ils sont de bonne volonté aussi, ils ont fait comme tout le monde, ils se sont mariés, ils se sont installés et puis voilà, ils ont été arrachés l’un à l’autre par les forces mauvaises de la passion. Ils ne savent pas encore qu’ils ont été "eus".

Yoann bute sur cette dernière phrase, comme s’il en cherchait le sens. C’est ce moment où, au début des répétitions, comédiens et metteur en scène s’installent autour d’une table pour chercher à comprendre les moindres nuances du texte. Catherine Salée prend le relais. Yoann l’interrompt en mettant sa main sur son bras. Il poursuit. Catherine reprend la lecture. Elle lit les didascalies : "au fond, l’espace est fermé par des immeubles gris blanc. C’est une rue". Tout en parlant, elle montre le fond du plateau. Yoann fait signe que la rue se trouve plus précisément au fond à jardin. On a l’impression d’un couple qui ne peut s’empêcher de se chamailler. La lecture se poursuit. Ils ne cessent de commenter par des gestes ce qu’ils disent, rient en évoquant la beauté ou l’âge de leur personnage, lancent un regard appuyé sur le canapé beige qui devrait être rouge…

 

De la désincarnation à l’incarnation

La sonnerie du téléphone retentit. Elle s’arrête de lire, retire ses lunettes, s’adosse dans son siège. Elle est de plus en plus contrariée. Elle le regarde. Il se lève pour répondre. A son interlocutrice au bout du fil, il dit : "Non, je ne sais pas où elle est. Dans un hôtel sans doute". En l’entendant, elle a un petit rire qui semble vouloir dire : "quel baratineur ! ". Il raccroche et revient à la table. La lecture reprend mais quelque chose a changé. Ils s’adressent le texte, lisent de moins en moins les didascalies. Un glissement s’opère : Catherine Salée et Yoann Blanc disparaissent au profit d’Anne-Marie Roche et de Michel Nollet. D’abord, ils n’esquissent que les contours de leur personnage, restant sur une brèche, avant de devenir pleinement ceux qu’ils jouent. Ils vont de la désincarnation vers l’incarnation.

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Catherine Salée et Yoann Blanc © Michel Boermans

Un texte comme une partition

L’essentiel du spectacle repose sur l’interprétation et la direction d’acteur. Le texte de Marguerite Duras est remarquablement servi par les comédiens qui jouent avec le rythme durassien : contrastes, silences, accélérations, chevauchements, balbutiements… Le texte est découpé, ciselé, précis. La palette de jeu des comédiens est immense. Les émotions affleurent avant d’exploser puis de se rétracter comme dans le mouvement d’une vague. Les corps dansent, se cherchent, se fuient, se prosternent, se reposent… Les gestes sont parfois chorégraphiés, à l’instar du passage de La Musica à La Musica Deuxième où Michel supplie Anne-Marie de ne pas partir pour l’Amérique. Tout le spectacle n’est que mouvement : de la désincarnation à l’incarnation, du tutoiement au vouvoiement, mais aussi de l’ordinaire vers le mythe. En 1995, Bernard Murat montait la pièce au Théâtre de la Gaité Montparnasse à Paris avec Fanny Ardant et Niels Arestrup. A cette occasion, Fanny Ardant déclarait :

Il y a des graves, des légers, des précipités comme dans un orchestre, et toute cette chose souterraine qu’on ne peut pas dire mais qu’on entend. Je pense que "La Musica" doit être prise dans ce sens-là : les mots mais aussi ce qui n’est pas dit, dans lequel chacun se reconnaît.

 

Ce sous-titre silencieux est présent à chaque minute de la mise en scène de Guillemette Laurent. L’émotion est d’autant plus grande que l’identification à ce que ces deux êtres vivent est présente. L’endroit aux contours incertains, la discrétion des costumes (ils sont habillés comme tout un chacun), la variété des musiques qui charrient des époques et des milieux sociaux différents (un air jazzy, Alex Beaupain en duo avec Camélia Jordana, Beethoven…) nous permettent de nous dire : "Et si c’était moi ? Et si c’était nous ?". On ressort de cette pièce bouleversé, c’est quand le théâtre magnifie la vie qu’il est le plus beau…

 

Un spectacle à voir sur Auvio

Le spectacle La Musica Deuxième est à découvrir en streaming sur le site Auvio de la RTBF. Ce spectacle fait partie de la cinquantaine de captations en cours de réalisation par la RTBF et la Fédération Wallonie-Bruxelles pour soutenir le secteur du spectacle vivant durement touché par la crise sanitaire et pour maintenir le lien avec les amateurs de spectacles privés de salles.