Line-up French Tech – Mons 2015: Pour un autre numérique ?!

Que puis-je faire pour vous ? Anne-Cécile Vandalem - Café Europa
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Que puis-je faire pour vous ? Anne-Cécile Vandalem - Café Europa - © Copyright Das Fräulein (Kompanie)

De la prouesse technique au mieux vivre ensemble sur toile de fond/Spectacle vivant, c’est le pari du Festival d’Avignon au travers le projet French Tech. En période de crise, le numérique, hypothèse éco-civilisée ? Paul Rondin, directeur adjoint du Festival d’Avignon, nous répond. Avignon et Mons ne sont pas si loin.

 

Comment est né le projet French Tech ?

French Tech est un processus en marche, qui a presque deux ans déjà. À l’origine, nous envisagions de créer une FabricA numérique pour toucher un public spécifique, la génération des 15-35 ans, celle qui ne lit pas les journaux, qui ne regarde plus la télévision et qui va peu ou pas du tout au théâtre. Comment y parvenir sans inventer un système de billetterie ? Nous nous sommes dits : " nous, gens de la culture, avons l’esprit critique et la distance nécessaires, mettons-les au service des réseaux sociaux et du numérique. "

Certes, nous pouvons avaler du message toute la journée. Mais que faisons-nous pour que ça soit autre chose ? Quelque chose de raisonné, de pensé. Faire en sorte que l’outil forme à autre chose et permette de sortir du marasme. Evidemment, nous nous adressions plus aux gamins du quartier Monclar de La FabricA qu’aux hypokhâgnes et khâgnes du centre-ville avignonnais.

Pascal Keiser (ndlr coordinateur général de l’association Culture Tech) et moi, nous nous sommes dits : " Essayons de candidater Le Quartier numérique qui est devenu plus tard French Tech. " Nous avons lancé le projet. Il y avait déjà une multitude de start-ups du numérique sur le territoire. Nous avons scellé aussi une alliance entre le Festival d’Avignon, l’Université d’Avignon, Orange, Microsoft France, Crédit Agricole Alpes-Provence, Capgemini dont le pdg Paul Hermelin est aussi Président de l’association Culture Tech, etc. Nous avons réuni le business, la recherche, la formation, la création et la culture.

Au regard des nombreuses difficultés inhérentes au territoire concerné, vous avez concrétisé très vite le projet.

Nous ne nous attendions pas à réussir car le territoire est sous-dimensionné pour ce type de projet. À force de lobbying et en mobilisant d’autres villes comme Nîmes, Arles, Carpentras, Vaison-la-Romaine, Monteux, le Luberon et le Gard rhodanien, nous avons créé une métropole diffuse, non pas une métropole constituée administrativement mais des alliances sur le projet qui, au-delà du numérique et de l’industrie numérique, comprend deux volets majeurs : social/formation et culture. Nous avons aussi fédéré beaucoup d’entreprises que nous ne connaissions pas.

C’est aussi un des rares projets économiques proposés au territoire. Il ne faut pas oublier qu’Avignon est la ville la plus pauvre de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). La ville d’Avignon est plus pauvre que la ville de Marseille. Et le Vaucluse est le septième département le plus pauvre de France. Il y a donc vraiment matière à développer un projet. L’idée folle que le Festival d’Avignon puisse, au-delà des trois semaines de juillet, générer une activité pérenne, s’est incarnée dans le numérique.

En juin 2015, le projet Avignon Provence Culture Tech a obtenu le label ministériel French Tech. Soudainement, le projet a pris une ampleur délirante (sourire). Le ministre de l’Économie, des Finances et du Numérique Emmanuel Macron et la ministre de la Culture et de la communication Fleur Pellerin ont tenu à être présents, cette année, au Festival d’Avignon.

Quelles sont les lignes directrices du projet French Tech ? Qu’avez-vous imaginé ?

Il s’agit vraiment de mobiliser toutes les énergies et de mener une politique d’investissement. Des majors financent des start-ups qui développent des produits incroyables porteurs d’avenir. Durant les spectacles Le Roi Lear mis en scène par Olivier Py et Le Retour à Berratham créé par Angelin Preljocaj dans la Cour d’honneur du Palais des papes, nous avons expérimenté avec succès auprès de spectateurs étrangers, une traduction simultanée en anglais et mandarin à travers des lunettes connectées. Elles sont déjà pleines de promesses. On ne gêne pas l’autre, il n’y a pas de problématique d’écran, etc.

Nous avons expérimenté, par ailleurs, auprès d’enfants hospitalisés le robot ubiquitaire Uby d’Orange, leur permettant de suivre en direct ce qui se passait sur le plateau et d’interagir avec les personnes présentes.

La prochaine étape est la création, à l’automne 2015, du Centre de formation continue pour l’alphabétisation numérique Fablab à l’attention de toutes les populations (jeunes en rupture scolaire, personne en reconversion, etc.) au cœur de la FabricA en partenariat avec TechnoCité à Mons (Belgique) et l’installation d’autres entreprises dans un futur proche afin que ça devienne un cercle vertueux créateur d’emplois sur le territoire.

La relation au public est très importante pour le Festival d’Avignon. Nous avons immédiatement mis en place la web-tv école de jeunes critiques encadrée par des professionnels, des enseignants et des éducateurs pour permettre aux enfants de revendiquer l’intelligence. C’est vraiment l’idée : " Je peux aller au théâtre, voir un spectacle, le filmer, en parler et le diffuser sur internet. " Au travers, cette expérience audiovisuelle, c’est vraiment le mot de dignité qui revient. On voit certains enfants repliés sur eux-mêmes, se redresser. Cette fierté-là… Je n’ai aucun doute sur l’apport du numérique. Il peut donner l’envie de sortir de la défaite. Nous voulons dire : " vous avez à portée de main des outils, vous savez vous en servir pour des usages très basiques. Faites-en autre chose, faites-en un atout pour l’avenir. Et cela, grâce au théâtre. "

Si French Tech réussit, une véritable économie se développera sur le territoire. Nous voudrions l’étendre à Cannes, Aix-en-Provence, etc. Et créer à terme une sorte de Silicon Valley en lien avec le Festival, palliant ainsi tous les épiphénomènes éphémères pour des populations très réduites.

Nous avons tendance à oublier combien tout est devenu numérique. C’est grâce au traitement numérique de l’INA que nous avons projeté soixante-douze films dans la Nef des images à l’Église des Célestins. C’est la technologie au service du patrimoine audiovisuel, de l’art.

Cela me paraît beaucoup plus réaliste, plus pragmatique que la présence du numérique dans un spectacle. Notre projet est né d’une discussion avec Pascal Keiser sur cette question-là. Il me conseillait de m’intéresser aux spectacles qui mettaient en jeu les dispositifs numériques. Et je lui opposais un Non. Les artistes du numérique n’ont pas forcément besoin de nous pour créer. Et ce n’est pas parce que c’est numérique, que c’est plus intéressant. Si un spectacle numérique l’est, c’est parce qu’il est abouti.

Le Festival d’Avignon a, aujourd’hui, des liens très privilégiés avec la Belgique francophone. Olivier Py parle même " d’affinités électives ". Le projet French Tech n’y échappe pas.

Oui, notamment avec Mons. Il faut souligner, qu’en dépit de leurs différences - Mons plus industrielle et Avignon plus agricole -, économiquement, Mons est un peu le miroir d’Avignon et vice et versa. Nous sommes associés à Mons 2015, pour des raisons techniques et de compétences, et via Pascal Keiser (ndlr responsable nouvelles Technologie, Projet Mons 2015), notamment à travers le projet Café Europa à Mons, bientôt à Avignon et ailleurs (ndlr réseau européen de lieux connectés et Q.G. d’appropriation des nouvelles technologies et des thématiques qui en découlent. La metteure en scène Anne-Cécile Vandalem y était en résidence en mai 2015 pour son projet Que puis-je faire pour vous ?) et La FabricA numérique à Avignon (ndlr laboratoire de recherche et d’innovation qui accompagne les artistes et les spectateurs dans leur exploration de la création artistique).

J’ai toujours envisagé le projet French Tech du point de vue européen. Je considère qu’il est, à la fois, une porte culturelle ouverte sur la Méditerranée - ce que Marseille n’est pas parvenu complètement à faire - et sur le Nord. Nous sommes, en effet, reliés par le tracé SNCF. C’est passionnant. Notre volonté est de partager nos savoir-faire et connaissances, s’inspirer les uns des autres.

Notre lien avec la Belgique est bien réel. Nous avons déjà discuté avec Joëlle Milquet, ministre de la culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles au Théâtre National. Elle a mis en place un groupe de réflexion autour du numérique et essaie de fédérer d’autres ministres européens de la culture pour faire bouger les lignes. J’y crois.

Après, il y a des points de tension avec certains partenaires au projet. Il est nécessaire de rappeler aux entreprises la spécificité du projet : social/formation et culture. Nous ne voulons pas devenir un placement de produit.

French Tech est un projet qui n’enlève rien aux autres. L’industrie du numérique produit toujours plus sans jamais rien enlever aux autres, d’ailleurs. J’espère que nous serons enfin soutenus par la Mairie d’Avignon. Mais ça commence, elle a compris l’importance de French Tech en terme d’économie créative et culturelle.

Propos recueillis par Sylvia Botella le 21 juillet au Festival d’Avignon

 

Voir : https://www.rtbf.be/culture/scene/detail_olivier-py-arpenter-le-monde?id=9037574