"Un bon fils", pudiquement Pascal Bruckner se souvient de son père

Un enfant maltraité ne le sait pas toujours, il pense que tout le monde vit comme lui. Quand vous êtes-vous rendu compte que chez vous c'était différent ?

Oui je m'en suis rendu compte très tard, parce ce que j'avais l'impression que ça allait mal partout. Je n'ai pas eu le sentiment que c'était particulier chez moi.

 

Pourtant à six ans vous avez demandé à dieu de le faire disparaître ?

Oui très vite j'ai développé une rancune contre lui, sans avoir l'impression que les autres familles autour de nous étaient différentes.

 

Un enfant qui a votre parcours est souvent considéré comme un enfant perdu, qui reproduira le même schéma de violence, et ça n'a pas été votre cas. Comment êtes-vous devenu ce que vous êtes, selon vous ?

Oh c'est très difficile, mais je pense que j'ai passé ma vie à résister à cette injonction de mes parents d'être comme eux. Je m'en suis sorti tout doucement, d'abord par la maladie, qui m'a permis de m'échapper. Ensuite par la lecture, puis par le travail, et enfin j'en suis sorti en partant à Paris.

 

C'est cet engouement artistique des années 60, qui va faire de vous un écrivain ?

Je pense que la période a beaucoup aidé, c'est une période agréable et favorable à l'éclosion des personnalités et des talents. Je suis né au bon moment de l'histoire, et peut-être que dix ou vingt ans après cela n'aurait pas été aussi bien. J'ai eu de la chance et en même temps j'ai beaucoup aidé la chance.

 

Avez-vous le sentiment qu'il ait été à un moment de sa vie, fier de vous ?

Oui il était fier de moi, même peut-être un peu jaloux. Mais à partir du moment où les choses ont bien fonctionné, il a été aidant, même si en désaccord avec beaucoup de choses. Il était à la fois content et fâché de certaines prises de position dans certains livres, mais pas hostile à mon succès.

 

Votre mère a-t-elle suivi le mouvement en Mai 68, et s'est-elle un peu affranchie ?

Un petit peu, elle lisait Simone de Beauvoir qu'elle aimait beaucoup, mais sans jamais oser la suivre. C'était une communion purement théorique. Comme beaucoup de femmes de sa génération, elle n'a pas osé aller aussi loin, mais ma mère me voyait toujours comme un enfant fragile, et sur le point de succomber à la maladie. Quand un livre marchait elle ne voulait pas y croire, parce que pour elle j'étais toujours un enfant au bord de la tombe. Jusqu'à la fin elle m'a rêvé fonctionnaire pour être protégé. Alors au début j'ai pris des risques, mais elle aurait voulu que je me marie jeune et que j'aie une stabilité.

Elle me protégeait, et elle m'éloignait de toutes les femmes. Les femmes étaient des monstres qui menaçaient mon intégrité.

 

Ce n'est pas votre mère qui vous a donné la capacité de croire en vous et de vous construire ?

Non pas du tout, et je pense que c'est quelque chose que j'ai gagné contre mes parents. Au contraire je suis sorti de la maison familiale avec un grand manque de confiance en moi et un sentiment de panique face à la vie. Mes parents ne m'ont pas armé pour affronter les problèmes.

 

Et vous comment avez-vous trouvé le moyen d'armer vos enfants ?

Alors les ai-je armés ou non ? Ma fille oui, parce que je l'ai eu à 47 ans. Mais mon fils je ne sais pas s'il est armé aussi bien que ma fille. J'avais 20 ans quand il est né et à cet âge, on n'est pas un père très attentif. En tout cas il y en a un des deux qui est armé, et mon fils est grand et s'en sort seul aujourd'hui. Mais c'est très important de donner confiance en soi à ses enfants.

 

Vous avez attendu que votre père soit mort pour écrire ce livre ?

Oui j'ai attendu et au départ j'étais moyennement motivé. Alors ma fille a lu la moitié du livre, et mon fils n'a rien lu, d'ailleurs il était plutôt contre. D'une part il ne pensait pas que je l'écrirais, et d'autre part que ça marcherait. Peut-être le liront-ils un jour, mais ce n'est pas urgent, et donc ce n'est pas grave.

 

Votre père qui était antisémite, était circoncis mais vous ne saurez jamais pourquoi ?

Non cela restera un mystère, il n'a jamais voulu me répondre. C'est une énigme de plus, et autour de lui personne ne le savait non plus. Ce que je sais c'est qu'il ne voulait pas que je ne sois circoncis; ce dont le chirurgien n'a pas tenu compte, puisque je le suis pour raison médicale. Mais je ne comprends pas; je suis dubitatif, et tant pis, je ne saurai pas.  Mais il y a beaucoup de choses que je ne saurai pas, les gens meurent en emportant avec eux un certain nombre de secrets.

 

Aujourd'hui, le fait que le livre soit dans les librairies, c'est quelque chose qui vous soulage, c'est cathartique ?

Je suis très content de l'avoir écrit, après coup parce que j'avais très peur qu'il n'intéresse personne, et je suis étonné par l'accueil. J'étais contre, et c'est mon éditeur qui m'a poussé à l'écrire. On passe parfois des années sur un livre qui ne marche pas, et pour un sujet auquel je ne croyais pas du tout, les gens se passionnent. C'est étonnant, mais c'est aussi l'histoire d'une libération personnelle; comment sortir d'une famille pathologique, sans en être durablement abîmé ou marqué. La synthèse de ces choses fait du livre, que je croyais purement personnel, un livre universel.

 

Christine Pinchart

"Un bon fils" de Pascal Bruckner, chez Grasset. Un récit plein d'émotion, qui brosse une petite période de l'histoire qui va de l'après guerre à nos jours, et qui passe par des ambiances très différentes. Un livre touchant.

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"Un bon fils", où pudiquement Pascal Bruckner se souvient de son père © Grasset