Rat des villes et rat des champs, deux Simenon à la destinée dissemblable, dans le roman de Patrick Roegiers

"La vérité d'un homme c'est d'abord ce qu'il cache", une citation de Malraux qui illustre parfaitement le roman de Patrick Roegiers. Rencontre avec l'auteur

 

Le début du livre où vous évoquez les discours de Degrelle, possède un rythme qui tranche avec la suite du roman. Une écriture qui martèle, et qui on l'imagine, ressemble au rythme qu'avait Degrelle lorsqu'il haranguait les foules ?

Oui cela me semble fidèle à ce que j'ai essayé de faire. En fait Christian est empêché de retourner au Congo belge, là où il travaillait à Matadi, à cause de la fermeture des trafiques, et c'est là que débute le roman pour moi. Christian n'est pas un intellectuel, il n'a pas d'idéologie particulière, il est fragile, démuni, sans talent particulier et sans ambition. Il se retrouve au palais des sports de Bruxelles dans un discours de Degrelle, et il faut imaginer ce que c'est. la foule est faite de petits commerçants, d'ouvriers, de gens de la classe moyenne, qui écoutaient ce tribun populiste enflammer les foules, avec une parole et une gesticulation calquée sur celle de Mussolini et d'Hitler. Et c'est cela que je raconte pendant une cinquantaine de pages. Christian est happé par la foule et c'est quelqu'un qui agit en meute.

 

Et pendant ce temps, Georges va orchestrer magistralement son parcours, s'installer avec femme et maîtresse dans le confort, fréquenter des prostituées de luxe, et gérer financièrement sa carrière, tout cela pendant la guerre ?

C'est ça le contraste des deux frères. Christian obéit à un chef qui est Degrelle, et Georges n'obéit qu'à son propre chef. Effectivement il passe toute l'occupation en Vendée, dans un château, étalant ses richesses quand les gens n'ont rien à manger; d'ailleurs il gagne plus d'argent pendant la guerre, qu'avant. Il va publier énormément, chez Gallimard, et profiter d'adaptations au cinéma, dont cinq films produits par la Continental qui est une société fondée par Goebbels. Ensuite il cède les droits de Maigret, pour 500 000 francs, une somme astronomique à l'époque.

Il ne se refuse rien, il a tout et il n'a pas été le seul à cette époque. Et il n'est jamais vu, pas pris, même s'il va connaître de sérieux ennuis à la libération, astreint à résidence, privé de ses biens, interdit de publication pendant cinq ans, il a la pétoche, mais il va s'en sortir comme toujours. L'opportunisme lui tient lieu d'idéologie, il ne croit pas aux hommes, ni à la droite ni à la gauche, il ne croit qu'en lui. Il va arriver à s'en sortir, partir au Canada puis aux Etats-Unis, avant de s'établir en Suisse. Il ne reviendra jamais vivre en France, ni en Belgique."

"L'autre Simenon" de Patrick Roegiers, chez Grasset. C'est brillant, instructif et romanesque.  A découvrir