Patrick Dewaere, l'écorché... Un mal être qui grandit dans le terreau d'un abus sexuel

C'était une commande, et puis c'est devenu une affaire très personnelle précise Christophe Carrière, journaliste, écrivain et critique de cinéma :

"Au fur et à mesure que j'avançais, je compulsais des archives, et je rencontrais ses proches : Claude Miller, Bertrand Blier, Patrick Bouchitey, je me reconnaissais en lui. Mais de là à comprendre son désarroi, peut-être pas mais l'approche était assez perso, d'ailleurs Lola l'a très bien compris. Sa fille Lola qui m'a fait un très beau cadeau en écrivant la préface.

J'avais une neutralité bienveillante vis-à-vis de cet homme que je n'ai pas connu, mais que finalement j'ai l'impression de connaître."

Il fait partie de nos vies, et chaque chapitre commence par un dialogue de film, qu'on se remémore très facilement, je pense à "Coup de tête" par exemple, c'est savoureux du début à la fin ?

Oui alors on est à la radio, le langage est châtié, mais la phrase exacte, c'est : "Je lève mon verre à la plus belle bande d'enculés...". Mais toutes les séquences sont magiques, il y a oui comme vous dites : "j'entretiens 11 imbéciles pour en calmer 800." Tout est dit, c'est intemporel oui, et c'est culte aussi exactement. C'est un très beau sport collectif le foot, mais effectivement ce qu'il y a derrière est assez saignant.

Dewaere a traversé des films qui ont marqué l'histoire du cinéma, comme Les Valseuses, Beau-Père, Préparez vos mouchoirs, et au-delà même de l'artistique, c'est sociétal. Ce sont des films qui ont tout chamboulé. D'ailleurs essayez aujourd'hui de refaire un film comme Les Valseuses, ou Beau-Père, c'est impossible de trouver le financement. Vous vous prenez des murs, personne ne le produira. C'est exactement comme si aujourd'hui, Nabokov écrivait "Lolita", je pense qu'il se fait crucifier. On parle d'un autre temps, mais ce sont des œuvres fondatrices.

Tout comme aujourd'hui une mère n'aurait pas le droit de mettre tous ses enfants au travail. A l'âge de trois ans il joue au théâtre ?

Oui comme ses frères et sœurs, sauf que lui, il a subi en plus cette maltraitance sexuelle, qui va le déglinguer totalement. Dans sa tête il ne s'en relèvera pas, et c'est ce qui en fait un homme en colère, oui bien sûr. Quand il fait "Série noire", il est au-delà d'un Robert De Niro ou d'un Dustin Hoffman, il se met tellement dans la peau du personnage, il se tape la tête sur la voiture, puis il tue Myriam Boyer, et il rentre chez lui, persuadé d'avoir tué Myriam Boyer. C'est horrible et il est anéanti. Même si après chaque film il se relève... Mais ce n'est pas pour cela que vous vous tirez une balle. A la base il y a cet abus sexuel, c'est pour cela que j'en parle dans les premières pages du livre, on sait pourquoi il va mal, et on évacue... Mais tant qu'il ne sera pas suivi psychologiquement, il ne pourra pas se construire dignement. Ses amis sont au courant, ce sont des soutiens, ses femmes aussi, mais il fonce tête baissée, et à un moment les problèmes remontent.

C'est incroyable comme il est capable de se battre pour un rôle ?

Oui et le problème c'est qu'il est obligé de se battre pour avoir des rôles. Il n'a rien eu facilement, même Les Valseuses. Et quand le réalisateur le voulait, les producteurs étaient inquiets. Ils freinaient des quatre fers, parce que tout le monde connaissait ses problèmes de dos, et on se méfiait. Donc quand il voulait un rôle, il le montrait il était capable d'arrêter la drogue, il était professionnel avant tout. Et ça se passait bien, même s'il avait son franc parler, et dans le métier cela ne plait pas toujours. Jamais d'ailleurs ! Mais l'argent n'était pas son moteur, il voulait le rôle et puis il cavalait, voyant que Depardieu avait tous les rôles.

C'est son obsession Depardieu ?

Oui professionnelle et personnelle. Il avait ce sentiment d'être toujours derrière, quand Depardieu avait les Césars, lui rien. Et en plus il aurait aimé être son ami, mais Depardieu n'avait pas d'amis dans le métier, il le dit son seul ami c'était Jean Carmet. Et lui il était tellement en demande d'affection, de reconnaissance et au bout du compte il était insatiable là-dessus.

Encore un mot de cette générosité incroyable ?

C'était l'auberge espagnole chez lui. Et il donnait sans compter, d'ailleurs quand il s'est suicidé il n'a laissé que des dettes. Il devait de l'argent au fisc, mais c'était aussi un généreux en amitié, et Bertrand Blier c'était un peu comme un père putatif. Blier c'est son refuge. Moi j'ai écrit le livre, mais le vrai gardien du temple Dewaere, ça reste Bertrand Blier.

Patrick Dewaere, l'écorché-Christophe carrière, chez Lafon. Les fans de l'acteur découvriront encore des choses, et les autres apprendront à l'apprécier.