Les critiques d’Hugues Dayez : "Un monde", la cour de récré comme champ de bataille

Sélectionné dans la section "Un certain regard" au dernier Festival de Cannes, le premier long métrage de la jeune cinéaste bruxelloise Laura Wandel a marqué les esprits, au point de remporter le Prix Fipresci, le prix de la critique internationale. Et le week-end dernier, il vient de se voir décerner le prix du meilleur premier film au Festival de Londres.

Un monde

"Un monde" raconte la rentrée scolaire de Nora, qui rejoint l’école où se trouve déjà son grand frère, Abel. Mais très vite, la fillette est désemparée : elle découvre que son frère est victime de harcèlement de la part de ses camarades, et elle ne sait comment faire pour lui venir en aide… Tout raconter à leur père ? Ce serait trahir la confiance d’Abel, et peut-être aggraver la situation.

La caméra de la réalisatrice ne quitte pas d’une semelle le personnage de Nora, interprétée par une jeune Carolo, Maya Vanderbeque, repérée parmi plus de cent candidates lors du casting. Maya avait neuf ans au moment du tournage, elle en a onze aujourd’hui… Les avis sont unanimes : elle crève l’écran dans un rôle difficile. Car le film de Wandel va au bout de son sujet avec une radicalité impressionnante : pas de graisse inutile, aucune scène anecdotique ne vient distraire l’attention du spectateur, entièrement focalisée sur les tourments de la petite fille.

lire aussi : "Un monde", la (belle) surprise belge du festival de Cannes

En une heure et dix minutes, la cinéaste évoque une foultitude de thèmes : le besoin d’intégration, le prix à payer pour y arriver, la loyauté, les pulsions de violence… Et surtout, elle évite tous les clichés : au lieu de choisir un enfant harcelé comme personnage principal, elle a choisi de se focaliser sur le témoin du harcèlement – et la difficulté morale de cette position, quand ce témoin est la cadette, et non l’aînée de la fratrie. "Un monde" est un film très fort, qui ne laisse pas le spectateur indemne, et c’est tant mieux.

Annette

Autre film cannois, issu de la sélection officielle et présenté en ouverture du Festival, "Annette", vieux projet des Sparks. Les frères Ron et Russell Mael, qui ont créé ce groupe de rock alternatif voici plus de 50 ans à Los Angeles, sont aujourd’hui tous deux septuagénaires et s’offrent une comédie, ou plutôt une tragédie musicale dont ils ont écrit le scénario et les chansons : "Annette".

Soit l’histoire d’un grand amour entre deux artistes que tout sépare : elle – Marion Cotillard – est une grande cantatrice, lui – Adam Driver – est un comédien de stand-up à l’humour macabre. Vu leur célébrité respective, leur couple est suivi de près par la presse "people" et les paparazzi de tout poil. Malgré cette pression médiatique incessante, ils veulent croire à la solidité de leur amour et donnent naissance à une petite fille qu’ils prénomment Annette. L’arrivée du bébé va, insidieusement, modifier leur destin.

En résumé, "Annette", c’est en quelque sorte l’anti "Lala Land" : autant le film oscarisé de Damien Chazelle était lumineux et plein d’émotions, autant le film conçu par les Sparks et réalisé par Leos Carax est froid et ténébreux.

lire aussi : Les critiques d’Hugues Dayez à Cannes : Annette, une tragédie musicale

Carax, souvent considéré par la critique parisienne comme un nouveau Godard, est un "enfant de Cannes" : ses films précédents ("Pola X", "Holy Motors") avaient déjà connu les honneurs de la compétition sans pour autant se retrouver au palmarès. Avec "Annette", il a enfin décroché un trophée, le Prix de la mise en scène. C’est justifié : Leos Carax a toujours, reconnaissons-le, des belles trouvailles visuelles dans ses films. C’est encore le cas dans ce film crépusculaire, même si certaines sont un peu fumeuses, comme ici l’idée de faire du bébé Annette un étrange pantin de bois.

Drôle d’idée aussi d’avoir choisi pour le rôle principal Adam Driver, acteur charismatique certes, mais dont les talents de chanteur ne sautent pas vraiment aux oreilles. Malgré ses faiblesses, "Annette" a une qualité indéniable : à une époque où les productions aseptisées pullulent dans le cinéma français, c’est un objet inclassable.

 

The United States vs Billie Holiday

"Strange fruit" est une des plus importantes chansons de l’histoire du jazz. " Southern trees bear strange fruit ", "Les arbres du Sud portent un fruit étrange". Ce fruit, ce sont les Noirs pendus par les racistes blancs.

En 1939, Billie Holiday, célèbre chanteuse de la scène new-yorkaise, décide d’ajouter "Strange fruit" à son répertoire. Scandale. Le gouvernement américain la somme d’arrêter de chanter ce titre, elle refuse. Elle devient alors la cible du FBI, qui va fouiller dans ses moindres faits et gestes pour tenter de la faire tomber. Billie est une femme courageuse, mais aussi une artiste fragile, qui essaie de soigner son mal-être dans la drogue…

Le cinéaste Lee Daniels ("Precious", "The butler") évite les pièges du biopic académique en s’attachant à cet épisode précis de la vie de Billie Holiday, qui recèle une vraie tension dramatique et qui permet de dresser un portrait contrasté de la chanteuse mythique. Encore fallait-il trouver une interprète capable d’endosser ce rôle a priori écrasant. Daniels a eu la main heureuse en persuadant la chanteuse Andra Day qu’elle pouvait, non seulement être crédible comme interprète de jazz, mais aussi comme comédienne. Day fait un travail impressionnant, qui lui a valu le Golden Globe de la meilleure actrice, et une nomination à l’Oscar. Ce n’est que justice.

Illusions perdues

A l’origine, il s’agit d’un des romans les plus ambitieux d’Honoré de Balzac, publié en trois parties entre 1837 et 1843. Xavier Giannoli ("Quand j’étais chanteur", "Marguerite") en a tiré aujourd’hui un film-fleuve de deux heures et demie. Soit l’histoire de Lucien Chardon, pauvre et naïf garçon d’Angoulême, qui choisit d’emprunter le nom de sa mère, de Rubempré, car il se rêve poète. Avec l’appui d’une riche protectrice, il monte à Paris où, après quelques déconvenues, il devient critique de spectacle dans un petit journal à sensation. Il découvre que tout, ou presque, s’achète et se vend : les applaudissements, les quolibets, les critiques favorables ou destructrices… Son goût initial de la beauté et de la littérature s’estompe dans ce monde de cynisme et de snobisme.

A la Mostra de Venise, Giannoli a souligné la formidable modernité du classique de Balzac, qui dresse une fresque de la naissance de la presse à scandale, du "gossip et des "influenceurs" et règle ses comptes avec une critique peu soucieuse d’intégrité. Il signe un film de belle facture, où la reconstitution historique est ample, et le casting convaincant : Benjamin Voisin (vu dans "Eté 85" de François Ozon) brille dans le rôle principal, et le réalisateur québécois Xavier Dolan crée la surprise en poète rival de Lucien. Sans oublier notre compatriote Salomé Dewaels, qui tire son épingle du jeu en jeune "cocotte" comédienne de boulevard…

Mais la longueur du film amène à se poser la question : est-ce que le format d’une mini-série de prestige n’aurait pas mieux convenu pour retrouver la dimension foisonnante du roman de Balzac ? Certes, le grand écran permet d’apprécier l’envergure de cette recréation de la vie parisienne au XIXe siècle, mais quel spectateur a l’endurance de rester en salle pendant cent cinquante minutes pour la mise en image d’un classique français ? Epineuse question…

Le trésor du Petit Nicolas

Après "Le Petit Nicolas" en 2009, et "Les vacances du Petit Nicolas" en 2014, tous deux signés Laurent Tirard, une nouvelle équipe propose aujourd’hui un troisième épisode, c’est Julien Rappeneau ("Fourmi" avec François Damiens) qui réalise, et le tandem Jean-Paul Rouve/Audrey Lamy remplace le duo Kad Merad/Valérie Lemercier dans les rôles des parents du petit garçon imaginé par René Goscinny et dessiné par Sempé.

L’équipe a changé, mais les balises du projet restent identiques : une ambiance rétro (la France de la fin des années 50 et du début des années 60), un humour gentil (c’est sans doute ce que Goscinny a écrit de moins corrosif), une esthétique joyeuse (où rien ne remplace le charme des dessins de Sempé). Le seul élément étonnant, c’est l’intrigue qui fait presque plus de place aux parents qu’aux enfants ; Nicolas et ses copains en sont parfois réduits à faire de la figuration. L’argument du film est simple : le papa est promu à son travail et va devoir diriger une filiale dans le Midi de la France, Nicolas est terrorisé à l’idée de déménager et de perdre tous ses amis… Et va tout faire pour contrarier ce déracinement.

Les acteurs surjouent gentiment dans des décors dignes d’un magasin de jouets, les gags sont amenés poussivement par une mise en scène laborieuse, les enfants récitent des dialogues écrits par des adultes… On se demande à qui s’adresse ce film désuet : aux mamies qui connaissent l’œuvre originale et qui vont, en confiance, la faire découvrir à leurs petits-enfants ? Admettons. Mais admettons aussi que sur le plan cinématographique, ce "Trésor du Petit Nicolas" ne présente pas le moindre intérêt.