Les critiques d'Hugues Dayez - mercredi 2 mars

Au sommaire de la semaine, le film "Room" qui a valu l'Oscar à son actrice principale, Brie Larson, "Saint Amour" de Kervern et Delépine, avec Gérard Depardieu et Benoît Poelvoorde, "Anomalisa" de Duke Johnson et Charlie Kaufman et "Belgica" de Félix Van Groeningen.

Room

L’affaire Josef Fritzl, l’affaire Natascha Kampusch… Ces récits de séquestration de très longue durée ont défrayé la chronique. La romancière Emma Donoghue s’en est librement inspirée pour écrire "Room", un best-seller aux USA dont elle signe aujourd’hui l’adaptation à l’écran.

Au début du film, on découvre une jeune mère et son petit garçon enfermés dans une pièce. Leur seul contact avec le monde extérieur, c’est une lucarne dans le toit, un carré vers le ciel. On devine que la jeune fille est séquestrée depuis de longues années, et que Jack, 5 ans, est l’enfant du viol perpétré par son ravisseur…

"Room" n’est pas un thriller classique, un suspense bâti sur l’angoissante question "Comment vont-ils s’échapper ?". Non, le film réalisé par Lenny Abrahamson est avant tout un drame psychologique qui s’intéresse à "l’après". Après leur libération, comment Jack va-t-il s’adapter au monde réel qu’il n’a jamais connu et comment sa mère va-t-elle supporter de rompre le lien totalement fusionnel qu’elle a créé avec lui ? Comment les media, qui s’emparent de l’affaire, vont-ils interférer dans leur relation ? Comment la famille a-t-elle vécu la disparition de la jeune fille ? Toutes ces questions, primordiales et passionnantes, sont abordées par le réalisateur et sa scénariste avec une intelligence rare. Ce film profond est porté par un duo d’exception : Brie Larson et le petit garçon Jacob Tremblay sont d’une justesse exceptionnelle. "Room" est d’ores et déjà un des films immanquables de 2016.

Saint Amour

Bruno (Benoît Poelvoorde) et son papa (Gérard Depardieu) sont agriculteurs. Bruno cherche désespérément l’amour, et pour le consoler et lui changer les idées, son père l’entraîne pendant une semaine faire la "route des vins". Cette route, il décide de la parcourir dans le taxi de Mike (Vincent Lacoste)…

Comme toujours dans les films de Gustave Kervern et Benoît Delépine, le début de "Saint Amour" est un feu d’artifice d’humour et de scènes pittoresques – c’était déjà le cas dans "Mammuth" et "Le Grand Soir". Et comme toujours, le scénario de ce road movie négocie mal les virages et tombe dans le fossé, faute d’une écriture bien structurée. Le tandem Kervern/Delépine adore les "films de potes", et émaille "Saint Amour" de participations inattendues (en vrac : Michel Houellebecq, l’ex star du X Ovidie, Andréa Ferréol…). Mais ce grand hochepot aviné ne débouche pas sur une comédie efficace. Et certaines scènes – comme Poelvoorde décrivant méthodiquement les dix stades de l’ivresse – sont tellement glauques qu’elles donnent le cafard.

Anomalisa

Michael Stone, auteur de guides best-sellers sur la réussite, est en déplacement dans un hôtel luxueux de Cincinnati pour y donner une conférence. Cet homme célèbre et adulé est en réalité au bord de la dépression, usé par la banalité de son existence. Mais lors de ce déplacement, il fait une rencontre qui pourrait changer sa vie…

Charlie Kaufman, scénariste de films puissamment originaux comme "Eternal sunshine of a spotless mind" ou "Being John Malkovich", a coréalisé avec Duke Johnson "Anomalisa" en figurines animées. Avec une idée-phare : pour souligner le désarroi de son héros, tous les protagonistes qu’il rencontre se ressemblent et ont tous la même voix, sauf Lisa, dont la voix différente l’attire et le charme. C’est une belle idée, mais insuffisante pour nourrir un long-métrage. "Anomalisa" aurait pu être un bijou du cinéma d’animation s’il avait duré une demi-heure. Mais en l’état, la morne banalité de l’existence de Michael Stone génère un film souvent terne, et lorsque le basculement possible vers un autre destin se produit, l’ennui a déjà eu le temps de gagner le spectateur…

Belgica

Felix Van Groeningen, réalisateur du formidable "La merditude des choses" a accédé à la célébrité mondiale avec "Broken Circle Breakdown", nommé à l’Oscar du meilleur film étranger. Au lieu de répondre à l’appel des sirènes hollywoodiennes, il a choisi de revenir au pays pour évoquer un sujet lié à sa jeunesse : la chronique d’une boîte de nuit hype à Gand, "Le Charlatan", rebaptisée "Belgica" dans son nouveau film. Le fil conducteur de ce nouveau long-métrage, c’est l’amour/haine qui lie les deux frères qui érigent le "Belgica"…

Si Van Groeningen excelle à restituer l’ambiance de folie qui règne dans ce lieu de la nuit – il est aidé par une excellente bande originale signée Soulwax-, il échoue par contre à rendre le bras-de-fer psychologique entre les deux frères passionnants, tant son intrigue est prévisible de bout en bout… Bref, Van Groeningen est plus inspiré quand il s’appuie sur un roman de Dimitri Verhulst ( "La merditude") plutôt que sur ses propres talents de scénariste.