Les critiques d'Hugues Dayez : Juste la fin du monde, le roi Xavier Dolan est nu

A cause de sa jeunesse et de sa fougue, le réalisateur québécois Xavier Dolan a longtemps été le chouchou de Cannes. Cette année encore, avec "Juste la fin du monde", il a remporté le Grand Prix du Jury. Mais son étoile est en train de pâlir : une frange de la critique – surtout anglo-saxonne – ose enfin brocarder le petit génie autoproclamé…

Louis – Gaspard Ulliel -, devenu écrivain à succès – revient dans sa famille après 12 ans d’absence. S’il retourne auprès des siens, c’est pour tenter de leur annoncer sa mort prochaine. Mais ces retrouvailles se déroulent dans un climat électrique, plein de non-dits et de rancoeurs…

Pour son 6ème long-métrage, Xavier Dolan a adapté d’une pièce de Jean-Luc Lagarce, qui fait partie de ces auteurs français morts du SIDA dans les années 90 (comme Hervé Guibert ou Bernard-Marie Koltès). Pour mettre en images ce psychodrame familial, Dolan a choisi de filmer ses protagonistes uniquement en gros plans, et entre les actes, il nous gratifie d’un petit clip musical. Ce sont des fausses bonnes idées de mise en scène, on a le sentiment que des clichés visuels se superposent aux clichés dramatiques de cette pièce. L’ensemble est terriblement indigeste, d’une sentimentalité dégoulinante. Ce qui irrite le plus chez Dolan, c’est sa prétentieuse naïveté : il croit en permanence révolutionner le 7ème art alors qu’il saute pieds joints dans des effets de mise en scène indigeste.

Que "Juste la fin du monde" ait obtenu le Grand Prix du Jury à Cannes et que le fabuleux "Toni Erdmann" soit reparti bredouille, en dit long sur les couacs du palmarès cette année sur la Croisette…

Hell or high water (Comancheria)

Deux frères, à la mort de leur mère, se retrouvent avec une maison familiale hypothéquée et un amoncellement de dettes. Ils décident de braquer des petites agences bancaires de la région, juste de quoi réunir la somme qu’ils doivent à la banque, histoire de récupérer leur maison. Mais cette succession de hold-up intrigue un vieux Ranger au bord de la retraite, qui décide de mener sa dernière enquête…

Sur le papier, "Hell or High water" ressemble à une énième variation de "Gendarmes et voleurs". Mais tout est dans la manière : à travers son polar, le réalisateur britannique David Mackenzie dresse un portrait sensible de l’Amérique post-crise des subprimes, avec ces petits propriétaires dépossédés et ces banques inaccessibles… Et surtout, il insuffle un humour corrosif dans ses dialogues. Comme toujours, Jeff Bridges, dans le rôle du shérif, est charismatique à souhait, et Chris Pine ("Star Trek") et Ben Foster (Lance Armstrong dans "The Program") forment un duo fraternel très convaincant. De la belle ouvrage…

Cézanne et moi

Emile Zola et Paul Cézanne sont des copains d’enfance, à Aix-en Provence. Zola est pauvre et d’origine modeste, Cézanne est fils de grand bourgeois. Leur carrière à Paris va les séparer : tandis que Zola devient immensément populaire, Cézanne n’arrive pas à vendre la moindre toile… Aigri, le peintre ne supporte guère d’avoir été le modèle involontaire d’un personnage du roman "L’œuvre" de son ami Emile. Entre les deux artistes, la rupture semble inévitable.

Danièle Thompson filme le destin de ces deux figures essentielles du paysage artistique français du XIXème siècle avec un académisme définitif. Dans sa mise en scène qui rappelle "Les belles histoires de l’Oncle Paul", on sauvera juste quelques joutes verbales savoureuses entre Zola et Cézanne, incarnés respectivement par Guillaume Canet (trop beau et trop lisse pour le rôle) et par Guillaume Gallienne (teigneux à souhait). Si ce film sage et vieillot se laisse regarder, c’est grâce, uniquement, à ses dialogues.

Fuocoammare

L’île de Lampedusa, au large de la Sicile. Ecartelée entre l’Europe des riches et l’Afrique des pauvres, assaillie régulièrement par les migrants. Pour son nouveau documentaire, Gianfranco Rosi a choisi de montrer les deux réalités : celle du quotidien des habitants de l’île, et celle des migrants. Mais cette réalité, il la déforme à force de la mettre en scène : Rosi a soigneusement fait son casting, choisit de montrer des destinées en parallèle – celles d’un petit garçon turbulent, d’une vieille mamma bigote, d’un médecin sensible au drame qui se joue près de chez lui, etc…  

Cette reconstruction de la réalité, cette manière de transformer des protagonistes en personnages presque romanesques mettent terriblement mal à l’aise : peut-on impunément s’emparer d’une réalité aussi atroce que celle des migrants pour la transformer en "portrait de group " pittoresque ? La démarche de Rosi apparaît à la fois prétentieuse et indécente, comme s’il kidnappait un drame de l’actualité pour "faire son intéressant", pour prendre la pose de l’artiste contemporain en pleine recréation du réel... "Fuocoammare", au lieu d’émouvoir et de conscientiser le spectateur, finit par le plonger dans un gouffre d’ennui devant tant de prétention.