Les critiques d'Hugues Dayez avec "Une affaire de famille", une Palme d'Or japonaise

Roma, d'Alfonso Cuaron
Roma, d'Alfonso Cuaron - © DR

Après avoir été distingué au Festival de Cannes par un Prix d’interprétation décerné au jeune acteur de "Nobody knows" en 2004 et un Prix du jury en 2013 pour "Tel père, tel fils", le cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda a remporté en mai dernier le trophée suprême, la Palme d’Or, grâce à son treizième long-métrage, "Une affaire de famille".

Une affaire de famille

Le titre anglais du film, "Shoplifters", est plus explicite que le titre français ; il signifie littéralement "voleur à l’étalage". Au début du film, on fait la connaissance d’Osamu, un type qui, de toute évidence, ne roule pas sur l’or. Avec son fils, qui l’aide à faire diversion, il chaparde des victuailles dans des grands magasins. Un soir, au détour de ses pérégrinations, le duo tombe sur une petite fille qui semble livrée à elle-même. Osamu a beau être pauvre, il a le cœur sur la main, et décide d’héberger la fillette chez lui, dans un habitat où, avec sa compagne, sa grand-mère et ses enfants, ils vivent déjà les uns sur les autres… Et lorsqu’Osamu soupçonne que la petite fille a fui son domicile parce qu’elle est maltraitée par ses parents, il décide de la garder plus longtemps.

La thématique de la famille revient régulièrement dans l’œuvre de Kore-Eda : dans "Tel père, tel fils", deux enfants étaient échangés par erreur à la maternité, dans "Notre petite sœur", trois sœurs découvraient à la mort de leur père une demi-sœur adolescente… A chaque fois, le cinéaste s’interroge : qu’est-ce qui constitue, fondamentalement, l’esprit d’une famille ? Les liens du sang ou les liens qu’on crée ? Une famille biologique est-elle forcément plus attentionnée, plus aimante qu’une famille recomposée ? "Shoplifters" réexplore ce thème – d’où, d’ailleurs, le titre français du film.

Kore-Eda ne change pas de style ; il peut parfois montrer des sentiments très cruels, mais toujours avec une douceur extrême. Son cinéma est feutré, délicat ; parfois, cette délicatesse devient mièvrerie – c’était le cas dans "Notre petite sœur" -, parfois, il trouve un juste équilibre, comme dans ce dernier film couronné par la Palme d’Or. D’autres films de la sélection cannoise comme "Capharnaüm" de Nadine Labaki ou "Cold war" de Pawel Pawlikowski méritait sans doute tout autant ce trophée – si pas plus – mais le jury présidé par Cate Blanchett en a décidé autrement. Quoi qu’il en soit, "Shoplifters" et "Capharnaüm" vont à nouveau se retrouver en concurrence pour le Golden Globe du meilleur film étranger… Aux côtés de "Girl" de Lukas Dhont.

Roma

 

Coïncidence intéressante pour les cinéphiles : la même semaine que la Palme d’Or, le film lauréat du Lion d’Or de la Mostra de Venise sort également sur nos écrans. (Toutefois, c’est une sortie limitée à quelques salles, car le film sera disponible dès ce week-end sur Netflix). "Roma" ne désigne pas ici la capitale italienne, mais bien un quartier de Mexico dans lequel le cinéaste Alfonso Cuaron a grandi.

Après le triomphe planétaire de son fabuleux film d’exploration spatiale "Gravity" (qui lui a valu l’Oscar du meilleur réalisateur), le cinéaste mexicain, qui avait Hollywood à ses pieds, a donc décidé de tourner le dos aux superproductions avec stars pour se concentrer sur ce projet très personnel, "Roma", filmé en espagnol, en noir et blanc, avec des acteurs peu connus à l’échelle internationale.

Dans ce film intimiste, Cuaron rend hommage aux femmes qui l’ont élevé. Sa mère, bourgeoise qui voit son mari multiplier les mensonges pour lui cacher sa double vie et ensuite la quitter. Mais surtout Cléo, la domestique de la famille, qui malgré qu’elle tombe enceinte et qu’elle est abandonnée par son petit ami, continue de se dévouer pour les enfants de ses employeurs…

On connaît le style ample de Cuaron, sa formidable maîtrise technique pour réussir des plans-séquence très sophistiqués. Ici encore, le film est visuellement magnifique, mêlant la petite histoire de cette famille avec la grande Histoire du Mexique : le désarroi de la mère abandonnée se déroule sur fond des manifestations sociales qui ont secoué le pays dans les années 70. Mais on s’interroge : ce brio de mise en scène était-il le plus approprié pour raconter cette intrigue, en fin de compte, assez anecdotique ? N’aurait-il pas fallu une caméra moins majestueuse et plus proche des personnages pour générer un peu plus d’émotion ? Car en définitive, Cuaron multiplie les travellings savants et les mouvements de caméra pour raconter des péripéties assez banales. En d’autres mots, faut-il une mise en scène spectaculaire pour filmer la tristesse de deux femmes abandonnées ?

Quoi qu’il en soit, "Roma" a séduit, non seulement le jury de la Mostra présidé par un vieux copain d’Alfonso, son compatriote Guillermo del Toro, mais aussi une large frange de la critique internationale. Cuaron vient d’être primé par le cercle des critiques de New York, et part favori pour le Golden Globe du meilleur film étranger – devant "Shoplifters", "Capharnaüm" et "Girl". Avant un probable Oscar.

Ralph 2.0 (Ralph breaks the Internet)

Il y a six ans, on découvrait sur les écrans Ralph, un personnage de colosse dans un jeu-vidéo assez ringard, au sein d’un luna-park. De la même manière que les studios Pixar avaient donné vie aux jouets traditionnels dans "Toy story", les studios Disney avaient choisi de raconter les états d’âme de différents personnages-vedettes de jeux vidéo dans "Les mondes de Ralph". Une des particularités de la série "Toy story", c’était que les suites étaient encore plus réussies que le premier film... C’est le même phénomène avec Ralph : ce "Ralph 2.0" est plus inventif et plus original que le film de 2012.

Le point de départ du film est excellent : Ralph et sa petite copine Vanellope, pour réparer le jeu de cette dernière, doivent remplacer une pièce défectueuse, et pour ce faire, doivent la chercher sur Internet… Les voilà parti dans le vaste monde du commerce en ligne.

La grande prouesse des réalisateurs Rich Moore et Phil Johnston, c’est d’avoir réussi à imager des concepts abstraits. Internet prend la forme d’une mégapole truffée d’enseignes, façon Times Square, mais où les panneaux publicitaires ne vendent pas "Coca-Cola" mais "Google" ou "Whatsapp". Ralph et sa jeune collègue vont rencontrer les moteurs de recherche, les spams, les cookies, les virus, personnifiés par des créatures surprenantes. Le film regorge de trouvailles, et ose même verser dans l’autodérision quand Vanellope s’aventure dans le site internet de Disney et rencontre toute la cohorte des princesses du catalogue qui s’ennuient dans leur boudoir – une séquence appelée à devenir culte.

Evidemment, cet humour au second degré risque de passer au-dessus de la tête des jeunes enfants ; par contre, il fera le bonheur des adolescents et des parents. Pour eux, la version originale, avec l’excellent John C.Reilly qui prête sa voix à Ralph, est à recommander tant elle est savoureuse.