Les critiques d'Hugues Dayez avec "The Shape of water", Guillermo de Toro au sommet de son art

Guillermo Del Toro aux Golden Globe Awards
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Guillermo Del Toro aux Golden Globe Awards - © FREDERIC J. BROWN - AFP

Avec "The Shape of water", le réalisateur mexicain Guillermo Del Toro a déjà remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise et le Golden Globe du meilleur réalisateur. Aujourd’hui le film fait partie des favoris dans la course aux Oscars avec pas moins de 13 nominations…

The Shape of Water

USA, en 1962. En pleine guerre froide, Eliza (Sally Hawkins), jeune femme muette qui vit avec son père illustrateur publicitaire (Richard Jenkins), travaille comme femme de ménage dans un grand laboratoire. Un jour, on y amène dans le plus grand secret un container rempli d’eau avec à son bord une mystérieuse créature amphibie. Celle-ci va déchaîner les passions : les scientifiques veulent la protéger et l’observer, tandis que les agents secrets chargés de la sécurité du labo désirent l’éliminer au plus vite… Pendant ce temps-là, Eliza va nouer une relation de plus en plus complice et intime avec l’alien.

"The Shape of water" est un film inclassable, dans lequel Guillermo Del Toro mélange audacieusement les genres. C’est à la fois un conte de fée - une variation sur le thème de la Belle et la Bête -, un hommage aux vieux films d’horreur – la créature ressemble à celle du classique "Lac noir" de Jack Arnold - , et une allégorie politique sur la peur de l’autre et le refus de l’étranger - Del Toro, cinéaste mexicain, travaille dans l’Amérique de Donald Trump - son message n’a rien d’innocent.

Ce mélange de genres pourrait se révéler disparate, il n’en est rien, parce que le cinéaste effectue une synthèse harmonieuse grâce à un extraordinaire brio formel : les décors rétro sophistiqués, la direction photo, la musique envoûtante d’Alexandre Desplat… Tout concours à faire de "La forme de l’eau" un enchantement et une véritable partie de plaisir pour les cinéphiles.

Wonder wheel

Le nouveau film de Woody Allen nous entraîne à Coney Island, la station balnéaire new yorkaise, dans les années 50. Ginny (Kate Winslet), serveuse mal mariée à Humpty (Jim Belushi), un forain assez rustique… Ginny s’ennuie, rêve d’une vie meilleure, et tombe amoureuse de Mickey (Justin Timberlake), jeune maître-nageur romantique et cultivé. Mais son idylle estivale est troublée lorsque débarque la fille d’Humpty, Carolina (Juno Temple), qui cherche à se faire oublier de la Mafia…

Plus Woody Allen vieillit, plus son humour est noir et désespéré. "Wonder wheel" est d’abord le portrait d’une quadragénaire qui veut encore croire qu’elle va réussir à sortir de sa condition, mais dont les chances sont minces. Comme souvent, Kate Winslet est exceptionnelle : gommant son accent anglais, elle joue la prolo new yorkaise avec une aisance impressionnante. A ses côtés, Belushi et Timberlake sont tout aussi convaincants. Evidemment, à 80 ans passés, Woody Allen ne surprend plus, on retrouve dans "Wonder wheel" des thématiques déjà abordées dans d’autres films comme "Match Point" ou "Crime et délits", mais la reconstitution du Coney Island des fifties, éclairée par le grand chef opérateur Vittorio Storaro, dégage un charme mélancolique très séduisant…

Carré 35

Eric Caravaca s’est révélé comme un acteur sensible dans les films de feu François Dupeyron : "La chambre des officiers" et "C’est quoi la vie"… Aujourd’hui, il revient derrière la caméra avec un documentaire intimiste intitulé "Carrré 35". Le titre fait référence à l’endroit où se trouve la tombe de sa sœur dans un cimetière au Maroc. De cette petite fille, décédée d’une maladie cardiaque à trois ans à peine, Eric Caravaca n’a longtemps rien su. Sa mère, pour faire son deuil, a choisi de détruire toutes les photos. Alors le comédien, qui a le sentiment avec son frère qu’ils ont grandi avec un fantôme, décide de mener l’enquête. Et l’histoire de sa famille se mêle à la grande Histoire, celle de la France de la guerre d’Algérie et de ces évènements qui ont laissé tant de cicatrices…

Dans un film court – un peu plus d’une heure – et avec une grande économie de moyens – quelques archives de famille filmées en Super 8, des lieux d’hier revisités aujourd’hui -, Caravaca signe un film intense et profondément émouvant. Avec une narration à la première personne s’appuyant sur une écriture sobre et belle, il touche, à travers son récit intime, à des questions universelles : que savons-nous en réalité de nos parents ? Que peut un enfant face à la puissance du non-dit ? Comment vivre avec un "secret de famille" ?

Difficile de sortir indemne de la vision de "Carré 35".

Wallay

Orphelin de mère, Ady, treize ans, vit en banlieue lyonnaise ; avec sa bande de potes, il fait les quatre cents coups pour toujours pouvoir s’offrir le dernier Smartphone à la mode. Son père, fatigué de ses excès et un peu dépassé, décide de l’envoyer dans sa famille en Afrique. Et voilà Ady qui débarque dans un village du Burkina Faso… Il croyait vivre des vacances exotiques, mais il ne tarde pas à tomber de haut : son oncle Amadou, autoritaire, entend bien le faire travailler et le mener à la baguette. Ady découvre aussi un village où tous ses gadgets électroniques ne fonctionnent pas, car le courant électrique est souvent défaillant…

A travers ce retour aux sources, "Wallay" raconte un choc des cultures très savoureux, parce que dépeint sans caricature ni manichéisme. Ady, joué avec un naturel parfait par le jeune Makan Nathan Diarra, est tantôt agaçant tantôt attachant, et sa famille africaine lui fait découvrir, en douce, quelques valeurs fondamentales. Le réalisateur Berni Goldblat délivre un beau message de transmission entre les générations sans jamais tomber dans le prêchi-prêcha… Une très jolie surprise.