Les critiques d’Hugues Dayez avec "The last duel", féminisme et grand spectacle signé Ridley Scott

Infatigable Ridley Scott ! A 83 ans, malgré une interruption de tournage à cause du Covid, le réalisateur de "Blade Runner" et de "Gladiator" a réussi à venir à bout d’une ample fresque médiévale : "Le dernier duel".

The last duel

Le film est basé sur un fait historique : le 29 décembre 1386, le tribunal de Paris ordonnait le dernier "Jugement de Dieu". Soit un duel mortel pour départager un litige qui opposait le chevalier Jean de Carrouges à son ancien ami devenu rival Jacques Le Gris. Carrouges entendait sauver l’honneur de sa femme Marguerite, qui affirmait avoir été violée par Le Gris.

Le film s’ouvre par les préparatifs de ce duel à cheval, avec lance et armure, et nous plonge ensuite dans un long flash-back, découpé en trois chapitres, avec les trois points de vue successifs sur l’affaire : celui de Jean, celui de Jacques, enfin celui de Marguerite. On découvre un Carrouges (Matt Damon, affublé d’une horrible "coupe mulet" digne d’un joueur de foot croate) vaillant soldat, honnête mais pas très subtil, tandis que Le Gris (Adam Driver, plus convaincant) séducteur et habile courtisan, s’attire les faveurs d’un puissant seigneur, le comte Pierre d’Alençon (Ben Affleck, assez méconnaissable). Enfin, Marguerite, victime d’un mariage arrangé mais épouse loyale, qui décide de briser la loi du silence après avoir été abusée par Le Gris.

Plus que Damon ou Driver, c’est Jodie Comer (révélée par la série "Killing Eve") qui crève l’écran dans "The last duel". Il est vrai que le scénario, coécrit par la cinéaste Nicole Holofcener, étoffe considérablement son personnage, faisant de Marguerite une femme qui clame une vérité impossible à entendre dans ce système dominé par le pouvoir masculin. Dans certains de ses dialogues, dans une scène de procès, le film est presque ouvertement anachronique, comme si l’attitude de Marguerite de Carrouges anticipait le combat du mouvement #MeToo.

Le cœur du film est donc un sujet intime et complexe. Mais Ridley Scott n’est pas très à l’aise avec l’intimité, il préfère le spectaculaire. Son film s’étend donc longuement sur faits de bravoure de Carrouges et sur la dégradation de son amitié avec Le Gris : le premier guerroie tandis que le deuxième fréquente les gentes dames… La description de cette relation prend du temps, trop de temps (le film dure deux heures et demie) ; heureusement, la dernière partie consacrée à Marguerite et le duel final sont plus passionnants.

Eiffel

Paris, fin du XIXe siècle, l’Exposition universelle de 1889 se profile, et un concours de projets architecturaux est lancé par les pouvoirs publics. Auréolé de sa participation à la création de la Statue de la Liberté à New York, l’ingénieur Gustave Eiffel est approché pour ériger une gigantesque tour d’acier près de la Seine, mais il n’est pas séduit par le projet, rêvant plutôt de s’attaquer au métro. Et pourtant, il va faire volte-face en quelques jours, et se lancer dans ce chantier pharaonique d’une tour de 300 mètres de haut. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

Les auteurs de film – ils sont nombreux à avoir retravaillé un scénario original de l’écrivaine Caroline Bongrand (qui estime qu’on a dénaturé son projet et qui raconte ses malheurs dans un livre) – émettent une hypothèse hautement romancée : Eiffel se lance dans cette tour qui l’a rendu célèbre à cause d’un amour de jeunesse retrouvé, Adrienne. La forme de la tour n’évoque-t-elle pas un gigantesque "A" ?

Histoire d’amour mêlée à la grande Histoire : c’était la recette de "Titanic". Mais dans le film de Cameron, les deux héros étaient fictifs. Ici, ce qui embarrasse, c’est d’inventer une vie privée à Eiffel, d’en faire un grand héros romantique. Or Romain Duris, acteur irrémédiablement contemporain, n’est pas crédible dans ce rôle en costume (on a l’impression qu’il va éructer "Putain, fait chier" à chaque contrariété). Pas plus que l’actrice franco-anglaise Emma Mackey (choisie pour séduire le public jeune de sa série "Sex Education") ne fait l’affaire dans le rôle de la belle jeune fille de bonne famille séduite par le brillant ingénieur.

Dommage que cette histoire d’amour inventée parasite complètement le film, parce que les scènes consacrées au défi technique de la construction de la tour sont visuellement très réussies. C’était ça, le vrai bon sujet, pas une love story convenue et insipide. Dommage.

L’homme de la cave

Simon Sandberg (Jérémie Rénier), architecte juif, est l’heureux propriétaire avec sa femme Hélène (Bérénice Béjo) d’un bel appartement dans un vieil immeuble parisien. Un jour, il décide de vendre sa cave à un ancien professeur d’histoire, Mr. Fonzic (François Cluzet), qui voudrait y entreposer les affaires de sa mère décédée. Fonzic lui signe un chèque de 9000 euros, Simon lui donne les clefs ; les deux hommes sont pressés de conclure l’affaire, et de ne pas attendre de passer devant le notaire. Quelle n’est pas la surprise de Sandberg quand il découvre que Fonzic s’installe pour loger dans cette cave. Et en se renseignant sur son compte, il découvre avec effroi que l’homme est un révisionniste, qui pollue la toile avec des textes antisémites. Pour Simon, petit-fils de victimes de la Shoah, cette présence de "l’homme de la cave" est devenue intolérable… Mais Fonzic est désormais le propriétaire légitime de ce sous-sol, comment l’en déloger ?

Le point de départ du film, tiré d’un authentique fait divers, est formidable : à travers ce "conflit de voisinage", il pose des questions de fond : comment combattre les discours néonazis dans les limites de la légalité, comment lutter contre un antisémitisme parfois sournois et hypocrite ? Hélas, Philippe Le Guay – auteur de films sympathiques comme "Alceste à bicyclette" ou "Les femmes du 6e étage" – n’était sans doute le réalisateur idéal pour s’attaquer à ce sujet. Sa mise en scène reste bien sage, sans mystère ni véritable tension dramatique. Ses dialogues lourdement "signifiants" ne facilitent pas le travail des acteurs : Jérémie Rénier se débat difficilement avec son personnage, et joue plus l’énervement que l’angoisse. Quant à François Cluzet, il trouve parfois le ton juste pour ce contre-emploi, mais flirte aussi dangereusement avec le cabotinage. Et Le Guay ne sait visiblement pas comment finir son film… Hélas.