Les critiques d’Hugues Dayez avec "Tenet", le James Bond métaphysique de Christopher Nolan

Après un été cinématographique plongé en léthargie pour cause de Covid 19, un blockbuster hollywoodien – un et un seul – sort enfin sur nos écrans, après plusieurs reports de date : " Tenet " de Christopher Nolan.

Tenet

Le film démarre tambour battant, avec une scène spectaculaire et volontiers confuse : un attentat dans une gigantesque salle de concert en Russie. La manœuvre n’est en réalité qu’une diversion pour exfiltrer un agent double avant qu’il ne soit démasqué par les autorités russes. L’occasion de faire la connaissance avec le héros du film, incarné par John David Washington (fils de Denzel, déjà vu dans "BlacKKKlangsman" de Spike Lee), un espion qui va devoir contrecarrer une menace mondiale et invisible, qui vient du futur, un procédé machiavélique capable d’inverser le cours du présent ! Ce héros, au cours de ses tribulations, pourra compter sur l’aide d’un partenaire, Neil (Robert Pattinson, plutôt méconnaissable) pour affronter un puissant mafieux russe, Andreï Stator (Kenneth Branagh, ici plus souvent ridicule qu’inquiétant) et tenter de sauver l’épouse de celle-ci, Kat (Elizabeth Debicki, qui ressemble à une fille spirituelle de Vanessa Redgrave)…

Sur le papier, le scénario de "Tenet rassemble tous les ingrédients d’un nouveau James Bond. Nolan semble d’ailleurs respecter les règles tacites de la célèbre série : action, exotisme, complot mondial ourdi par un richissime méchant sur son yacht, sans oublier la note de charme apportée par la fragile héroïne. Mais à travers cet exercice de style de deux heures et demie, Nolan ne tarde pas à revenir à sa marotte obsessionnelle, qu’il explore dans tous ses films (de "Memento" à "Interstellar"), à savoir le rapport au temps et la manière dont la science pourrait enfin en briser la linéarité pour en percer tous les secrets.

Le problème, c’est que Nolan essaie de marier dans "Tenet" deux genres de films inconciliables : le film d’espionnage et d’action et le drame métaphysique. En alternant scènes de pétarade et tours de passe-passe spatiotemporels, il signe un film touffu et, au final, assez indigeste. "Tenet" ressemble à un grand jeu de casse-tête dont seul Nolan connaîtrait les règles, se souciant peu de les communiquer au spectateur. Nul doute que face à ce long-métrage très long et très opaque, seuls les fans irréductibles de Nolan crieront au génie, et les spectateurs moins avertis en sortiront avec un grand besoin d’Aspirine.

Effacer l’historique

Dans des pavillons de banlieue, trois voisins se débattent avec des problèmes nés de la société numérique. Marie (Blanche Gardin), quadragénaire sans travail larguée par son mari, est victime d’une sextape enregistrée un soir d’ébriété ; Bertrand (Bruno Podalydès) ne sait pas comment aider sa fille adolescente victime de harcèlement sur Internet, et Christine (Corinne Masiero), chômeuse reconvertie en chauffeuse Uber, attend désespérément les étoiles récompensant ses services. Avec les moyens du bord et l’énergie du désespoir, ces trois Pieds  Nickelés des temps modernes vont tenter d’organiser la contre-attaque…

On ne présente plus le tandem Gustave Kervern/Benoît Delépine qui, depuis son premier film " Aaltra ", a bâti un univers constitué de personnages marginaux et loufoques, d’humour corrosif et de dénonciation nonchalante des travers de notre époque. Ici, on l’aura compris, Kervern et Delépine égratignent la suprématie mondiale des GAFA, avec les habituels défauts et qualités de leur cinéma. A leur actif, on notera, une fois de plus, un casting constitué de bons comédiens dans des rôles inattendus, et quelques amusantes trouvailles. A leur passif – comme de coutume -, on déplorera un scénario qui s’effiloche sur la longueur et une réalisation gentiment paresseuse… Malgré ces défauts, " Effacer l’historique " a séduit un jury international puisque le film a remporté l’Ours d’argent au dernier festival de Berlin.

Petit pays

"Petit pays" est l’adaptation d’un roman d’inspiration autobiographique de Gaël Faye, auteur-compositeur et rappeur qui a fui son pays natal, le Burundi, à l’âge de treize ans pour échapper à la guerre civile et du génocide des Tutsis au Rwanda au début des années 90. Dans le film, on suit le personnage de Gaby, garçon né d’un couple mixte, une mère africaine et un père français (incarné par Jean-Paul Rouve), qui découvre la violence et le chaos d’une guerre naissante, avec des parents qui ne s’entendent plus et qui tergiversent sur la voie à suivre…

Eric Barbier est un cinéaste à la fois généreux et maladroit. Il aime s’emparer de grands sujets, mais s’avère impuissant à en rendre la force dramatique à l’écran. Après avoir complètement bousillé "La promesse de l’aube" de Romain Gary (avec une improbable Charlotte Gainsbourg en mère dévorante de l’écrivain), il s’attaque ici à un thème trop grand pour lui, la guerre vue à travers les yeux d’un enfant. Sa mise en scène confuse, sa direction d’acteurs approximative… Tout concours à faire de "Petit pays" un embarrassant ratage : à aucun moment on ne se sent concerné par ce que traverse Gaby, alors que le drame du Burundi et du Rwanda reste pourtant une des pires tragédies du XXe siècle. Navrant.