Les critiques d'Hugues Dayez avec "Styx", un film coup-de-poing inoubliable

L'affiche de Styx
L'affiche de Styx - © DR

Le drame contemporain des migrants a déjà suscité plusieurs longs-métrages ("Human flow" de l’artiste chinois Ai Weiwei, le documentaire "Fuocoammare" de Gianfranco Rosi), mais avec "Styx", le réalisateur allemand Wolfgang Fischer renouvelle l’approche avec originalité et maestria.

Styx

A Gibraltar, Rieke (Suzanne Wolff, une découverte), médecin urgentiste, prend la mer, seule sur son voilier, pour un long périple qu’elle a minutieusement préparé : elle met le cap sur une île lointaine et inviolée. Rieke n’a peur de rien, ni la solitude ni les aléas climatiques… Elle avait tout prévu sauf, un matin, sur une mer calme, de croiser la route d’un vieux rafiot débordant de migrants africains affamés. Elle prévient par radio les secours internationaux, qui lui interdisent d’intervenir avec ses maigres moyens. Rieke, habituée à sauver des vies, a bien du mal à rester les bras croisés… Mais comment faire quand on est seule au milieu de l’océan face à cette marée humaine en détresse ?

Wolfgang Fischer signe un film d’une audace folle. D’abord, il ose mélanger les genres : "Styx" démarre comme un film d’aventure en solitaire pour se muer subitement en drame existentiel. Ensuite, il ose aller à l’essentiel, réduisant les dialogues au strict minimum : sur le visage (formidablement expressif) de Suzanne Wolff, le spectateur devine tout un spectre d’émotions et de pensées, Fischer ne s’embarrasse pas d’une artificielle voix off pour raconter les tourments de son héroïne. Enfin, sa réalisation est ultra-réaliste : pas de scène en studio, pas d’effets spéciaux en post-production : l’héroïne est en pleine mer, face à la tempête, face à la canicule, et le spectateur participe presque physiquement à son expérience.

A l’issue de la vision de "Styx", le drame des migrants a cessé d’être une problématique abstraite ou un débat politique : c’est une réalité tangible et bouleversante, présentée sans pathos mais avec une intelligence de cinéaste qui force l’admiration.

Colette

De Sidonie-Gabrielle Colette, on garde l’image d’une vieille femme fardée, sorte de diva des lettres françaises. Et on oublie que dans sa folle jeunesse, la romancière s’est produite au music-hall et a bravé pas mal de tabous dans la bonne société parisienne. Le film "Colette" de Wash Westmoreland (qui avait réalisé avec feu son compagnon Richard Glatzer le drame "Still Alice" qui avait permis à Julianne Moore de décrocher un Oscar) s’attache à dépeindre les jeunes années de Colette quand, campagnarde sans fortune, elle épouse son aîné Henry Gauthier- Villars, alias Willy, écrivain star des soirées parisiennes.

Willy écrit peu, mais il a le sens des affaires et de la publicité. A la liste de ses nègres, va bientôt s’ajouter sa jeune épouse qui écrit dans des cahiers d’écolier ses souvenirs de jeunesse en imaginant un double fictionnel, Claudine. Willy s’empare de ces chroniques de jeune fille, démarche auprès de son éditeur mais les publie sous son nom. Le succès commercial sera énorme…

Le film montre l’étrange relation d’amour et de soumission entre l’écrivaine et son mentor, et l’affranchissement progressif de Colette vis-à-vis de celui qui l’a sortie de sa vie de province. La romancière va tenter de conquérir sa liberté dans tous les domaines, y compris sentimental, en nouant des relations lesbiennes sans les cacher à son mari. C’est cette double conquête, à la fois sur le plan intellectuel et sur le plan sexuel, qui rend le film intéressant.

Certes, Keira Knightley et Dominic West ("The affair") sont infiniment plus glamour que Colette et Willy. Certes, le film raconte en anglais une histoire très française. Mais si on surmonte ces réticences, il serait dommage de bouder son plaisir devant un film qui réussit à explorer des thèmes consistants dans un bel écrin esthétique, avec une reconstitution d’époque très séduisante.

Peterloo

En août 1819, les guerres napoléoniennes ont laissé l’Angleterre exsangue. Dans le nord du pays, on crie famine. A Manchester, la révolte s’organise, des leaders d’opinion se réunissent pour mettre sur pieds une grande manifestation pour réclamer une meilleure représentation du peuple au Parlement. Le 16 août, l’évènement se met en place, réunissant plus de 60.000 personnes. Hélas, ce rassemblement pacifique va tourner au bain de sang, les forces de l’ordre chargeant sauvagement dans la foule…

Mike Leigh nourrissait depuis longtemps le projet de retracer à l’écran le "massacre de Peterloo", une des pages les plus sombres de l’histoire de la Grande-Bretagne. Si cette page a évidemment des résonnances contemporaines – les parallèles troublants avec les Insurgés de Wall Street ou les Gilets jaunes en France sauteront aux yeux de nombreux spectateurs, preuve que l’histoire se répète -, Mike Leigh n’a pas réussi à éviter tous les dangers de ce sujet imposant. Si, comme de coutume chez lui (de "Secrets and lies" à "Turner") la direction des acteurs est irréprochable, sa mise en scène glisse parfois vers la solennité et l’académisme. "Peterloo" est un film courageux et honorable, mais il pèche par de terribles longueurs qui émoussent l’émotion qui aurait pu naître grâce au sujet qu’il aborde.

Sir

Ashwin, fils de bonne famille, vient de rompre ses fiançailles, l’élue de son cœur n’ayant pas fait preuve d’une fidélité à toute épreuve. Pour le jeune homme, c’est l’heure de se remettre en question : il a fait de belles études, il est destiné à travailler – et à reprendre les rênes – de l’entreprise de son père… Mais est-ce vraiment ce qu’il désire ? Ashwin broie du noir dans son bel appartement, avec pour seule compagnie Devika, sa jeune domestique qui vient lui préparer ses repas… Ashwin ne va pas tarder à tomber amoureux de Devika, mais cette relation est évidemment inconcevable pour ses proches.

A travers cette histoire d’amour interdite, la réalisatrice indienne Rohena Gera livre un portrait très sensible des contradictions de son pays, écartelé entre tradition et modernité. Elle évite tout manichéisme dans le profil de ses personnages, et décrit bien combien le système de castes laisse peu de champ pour la liberté individuelle. Une jolie réussite.

Une jeunesse dorée

Dans son premier long-métrage "My little princess", Eva Ionesco racontait comment sa mère Irina a abusé d’elle, enfant, en la prenant pour modèle de "nus artistiques", à une époque où un cénacle parisien affichait sans complexe des penchants pour la pédophilie. Aujourd’hui, dans "Une jeunesse dorée", elle raconte la suite : lorsqu’elle se retrouve, adolescente, à la DDASS, et qu’elle en sort pour devenir la mascotte de Parisiens snobs et décadents qui lui font découvrir le monde de la nuit ; mineure, elle fréquente les soirées costumées du Palace…

Est-ce que quand, dans un film, tout est vrai, tout est forcément intéressant ? En regardant "Une jeunesse dorée", la réponse est : non, hélas. Cette galerie de portraits – dans laquelle Isabelle Huppert et Melvil Poupaud incarnent un couple de riches libertins – tourne assez rapidement à vide : sitôt le décor (frelaté) planté, Eva Ionesco n’a pas grand-chose à raconter. Et sa mise en scène appliquée (les reconstitutions des nuits folles du Palace sont particulièrement bancales) n’arrange rien à l’affaire… Fresque sur des gens poseurs, le film se révèle vite aussi creux que son sujet.

Glass

Il y a deux ans, M. Night Shyamalan, après une longue série de bides, renouait avec le succès commercial grâce à "Split", thriller mettant en scène un criminel schizophrène habité par vingt-trois personnalités différentes, campé par James McAvoy. Persuadé de tenir un bon filon, Shyamalan remet le couvert avec "Glass", nouveau thriller où l’on retrouve McAvoy face à Samuel Jackson et Bruce Willis, qui rejouent leurs personnages d’ "Incassable", un film fantastique tourné par le cinéaste… Il y a dix-huit ans !

M. Night Shyamalan, qui n’a jamais douté de son immense talent, présuppose donc que son public connaît bien sa filmographie par cœur. Car il est indispensable de bien se souvenir d’ "Incassable" et de "Split" pour apprécier "Glass". L’autre solution, c’est de se passer de voir ces trois films. Car depuis son film prometteur "Le 6ème sens" en 1999, M. Night Shyamalan a révélé son vrai visage, celui d’un réalisateur plein d’esbroufe et de prétention.

La séquence JT sur "Styx"