Les critiques d'Hugues Dayez avec "Spirou" au cinéma : arrêtez le massacre !

Spirou
Spirou - © Curiosa Films - Moana Films - France 2 Cinéma - Belvision

Résumons la situation : le cinéma français a déjà bousillé "Lucky Luke" (avec Jean Dujardin), "Blueberry" (avec Vincent Cassel), "Le Marsupilami" (avec Jamel), "Boule et Bill" (avec Franck Dubosc)... En attendant – ou redoutant – un "Gaston Lagaffe", voici qu’arrive "Les Aventures de Spirou et Fantasio"… qui vient compléter la série noire.

Les Aventures de Spirou et Fantasio

Dans cette adaptation, Spirou a chapardé un costume de groom pour s’adonner à son activité favorite : pickpocket dans un palace. Oui, vous avez bien lu : Spirou, l’exemple-même, avec Tintin, du héros positif, du défenseur de la veuve et de l’orphelin, est ici présenté comme un voleur sans scrupule. Il croise sur sa route un Comte de Champignac bedonnant (et pour cause, c’est Christian Clavier), un Fantasio pas du tout chauve et très maniéré (Alex Lutz), une Seccotine brune et plus allumeuse que journaliste (Géraldine Nakache) et un Zorglub caricatural (Ramzy Bedia, ex " Eric et Ramzy "). On aperçoit aussi le Fantacoptère et la Turbotraction…

"Les Aventures de Spirou et Fantasio" par Alexandre Coffre est un projet absurde et un film irregardable. Soit on est fan de la bande dessinée, et on se prend la tête dans les mains, atterré de constater à quel point les scénaristes de ce machin ont pillé les trouvailles de Franquin sans jamais rien comprendre à la poésie de son univers. Soit on connaît peu ou mal la série, et on regarde cette comédie d’aventures surexcitées sans comprendre les relations entre les personnages (qui déboulent dans le récit comme des diables d’une boîte, sans que le réalisateur prenne la peine de les présenter valablement) et sans voir ni la saveur ni l’intérêt d’une intrigue faite de bric et de broc. Dans les deux cas de figure, qu’on soit lecteur ou non, ce spectacle débile est une épreuve pénible.

D’où, question : quand le cinéma français et son armée de tâcherons vont-ils cesser de s’emparer du patrimoine de notre belle bande dessinée pour le piétiner sans vergogne ?  Car si Alain Chabat a réussi un "Astérix" avec "Mission Cléopâtre", il reste l’exception dans une liste de plus en plus longue de navets innommables. Il est peut-être temps de siffler la fin de la récréation… Ah non, j’oubliais : un "Gaston" réalisé par Pef, qui a déjà commis "Les Profs", débarque au printemps… Tous aux abris !

I, Tonya

Tonya Harding reste dans l’histoire du patinage artistique comme la première championne américaine à avoir réussi la figure complexe du triple axel, mais elle est surtout considérée par l’opinion publique comme la pire bad girl de ce sport, car à la veille des Jeux Olympiques d’hiver de 1994, elle fut impliquée dans la violente agression d’une de ses rivales. Le film "I, Tonya" retrace l’itinéraire de cette petite fille de l’Oregon qui a tout fait pour se hisser à la hauteur du Rêve américain, mais qui est passée juste à côté. Ce biopic signé Craig Gillespie aurait pu verser facilement dans le mélodrame, il n’en est rien : le film, teinté d’humour corrosif, dresse une galerie de personnages hénaurmes, à commencer par celui de la mère de Tonya, figure tyrannique incarnée par l’excellente Allison Janney (déjà lauréate d’un Golden Globe et d’un Bafta du meilleur second rôle féminin, et probable lauréate de l’Oscar dans cette catégorie). Quant à Tonya, elle est incarnée par Margot Robbie, splendide actrice australienne qui semblait condamnée à jouer les faire-valoir aux côtés de Will Smith ("Focus", "Suicide Squad") ; elle gagne ici ses galons d’actrice de premier plan et décroche une nomination à l’Oscar. Au-delà du portrait tragicomique d’une sportive déchue, "I, Tonya" livre un portrait cinglant et jubilatoire de l’Amérique profonde.

Jusqu’à la garde

Le film commence dans le bureau d’une juge. Face à elle, un couple en instance de divorce. La femme réclame la garde exclusive des deux enfants, l’homme plaide pour une garde partagée. L’homme obtient gain de cause, et peut reprendre le cadet un week-end sur deux. Pour le petit garçon, le cauchemar commence : pris en tenaille entre sa mère très protectrice et un père frustré et qu’on devine possessif, Julien marche sur des œufs…

"Jusqu’à la garde" a valu à son auteur, Xavier Legrand, le Prix du meilleur premier film et le Prix de la mise en scène à la Mostra de Venise. C’est amplement mérité : ce drame français est d’une intensité et d’une maîtrise remarquables. On sent que Legrand a travaillé son scénario et sa réalisation dans les moindres détails ; tout sonne juste, à commencer par les interprétations de Léa Drucker, Denis Ménochet et du jeune Thomas Gioria, et la montée en puissance de l’intrigue est gérée avec beaucoup de subtilité. "Jusqu’à la garde" s’impose comme un des meilleurs films français de cette saison.

The 15 :17 to Paris

Le 21 août 2015, trois jeunes militaires américains en vacances en Europe parviennent à déjouer un attentat terroriste dans un Thalys. Leur bravoure sera saluée des deux côtés de l’Atlantique, et leur vaudra la Légion d’honneur remise par le président François Hollande.

Ce fait-divers est le sujet du nouveau film de Clint Eastwood.  Avec le concours des trois protagonistes qui jouent leur propre rôle, il reconstitue leur enfance, leur vocation militaire, leur périple touristique qui après Rome, Venise et Berlin, les amène à prendre le Thalys à Amsterdam… C’est le "climax" du film, il occupe les dix dernières minutes de ce long-métrage.

"The 15:17 to Paris" a tout d’une fausse bonne idée. En réalité, le film n’a aucun intérêt ; il enchaîne des scènes d’une consternante banalité ; avec le voyage touristique du trio (qui occupe une demi-heure du film), on atteint la vacuité la plus totale. 

Depuis 2014, Clint Eastwood semble s’être fixé comme unique objectif de filmer des hagiographies de héros américains d’aujourd’hui : après "American Sniper" et "Sully", voici donc les trois braves types du "15 :17 to Paris". Républicain réactionnaire, Clint tape avec un gros marteau sur un gros clou pour défendre les Valeurs de l’Amérique : la religion, la famille, l’armée. A 87 ans, Eastwood semble hélas atteint de sénilité, son cinéma est devenu lourdement cocardier et totalement imbuvable. Pour se réconcilier avec lui, mieux vaut revoir "Gran Torino" ou "Million Dollar Baby" ; il y était aussi question de l’American way of life, mais avec un sens du romanesque qui, dans "The 15 :17 to Paris", fait, hélas, complètement défaut.