Les critiques d'Hugues Dayez avec "Mon ket", un OVNI jubilatoire

François Damiens et son "Ket" Matteo Salamone, à l'avant première du film "Mon Ket"
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François Damiens et son "Ket" Matteo Salamone, à l'avant première du film "Mon Ket" - © HATIM KAGHAT - BELGA

Sous le nom de "François l’Embrouille", François Damiens a signé un nombre impressionnant de sketches mémorables en caméra cachée. Aujourd’hui, il passe à la vitesse supérieure en réalisant un long-métrage, "Mon ket", basé sur cette technique. Et le résultat est ébouriffant. 

Mon Ket

"Mon ket", c’est l’histoire de Dany Versavel, un truand pas très malin mais très fier-à-bras qui organise son évasion dans un but précis : retrouver son gamin de douze ans qu’il n’a presque pas connu. En cavale, Dany veut rattraper le temps perdu : créer une complicité – de gré ou de force – avec son fils, gagner vite beaucoup d’argent, changer de tête... Au fil de ses pérégrinations et de ses projets, Dany fait de nombreuses rencontres.

L’intérêt du film réside dans ces rencontres, car François Damiens – rendu méconnaissable pour pouvoir incarner Dany – les a toutes réalisées en caméra cachée. Pourquoi ce choix ? Parce que, comme il l’explique bien lui-même, "ces personnes piégées ne jouent pas, et parce qu’elles ne jouent pas, elles sont plus naturelles et plus convaincantes que les meilleurs acteurs du monde." Techniquement, le film est un tour de force : il enchaîne une série d’improvisations dans les face-à-face et les dialogues, mais au service d’une intrigue. Soit un an et demi de tournage, six cents heures de rushes, plus de trois cents "victimes" … Pour ne retenir qu’une vingtaine de protagonistes dans le montage final.

Les efforts de Damiens n’ont pas été vains ; "Mon ket" regorge de séquences d’anthologie – qu’il ne faut pas déflorer ici pour ne pas gâcher le plaisir du spectateur. Le film est traversé par un humour délicieusement subversif, et carrément salutaire à l’heure de la dictature du "politiquement correct". Et ce qui achève de rendre "Mon ket" très attachant et sympathique, c’est que Damiens ne tourne jamais en ridicule les personnes qu’il piège ; c’est son Dany dont il se moque allègrement, mais toujours avec tendresse. Son premier long-métrage derrière la caméra a toutes les chances de devenir un film-culte. En tous cas, il restera dans les annales du cinéma belge.

L’extraordinaire voyage du fakir

"… qui était resté coincé dans une armoire Ikéa" : c’était le titre complet du roman de Romain Puertolas, devenu un énorme best-seller en 2013. Le livre raconte le destin d’Aja, un pauvre petit Indien qui grandit à Mumbai en devenant un magicien des rues, volontiers roublard et chapardeur. A la mort de sa mère, Aja s’envole pour Paris pour y retrouver la trace d’un père qu’il n’a jamais connu. Fasciné depuis son enfance par un catalogue Ikéa, et sans endroit pour loger, il se rend dans un grand magasin de la marque et se réfugie pour la nuit dans une armoire. Hélas pour lui, l’armoire est emmenée par des déménageurs, direction l’Angleterre… Voilà Aja qui devient malgré lui un passager clandestin.

Ce genre de récit poético-humoristico-rocambolesque avait évidemment de quoi séduire le cinéma. Embarqué dans une coproduction européenne (avec beaucoup de tax shelter belge), le réalisateur québécois Ken Scott – l’auteur de "Starbuck" - tente d’adapter cet "extraordinaire voyage" à l’écran, mais il ne trouve jamais ses marques. Le film lorgne d’abord vers "Slumdog Millionaire", ensuite vers "Amélie Poulain", mais Scott n’a ni le sens du rythme de Danny Boyle, ni l’inventivité visuelle de Jean-Pierre Jeunet ; ce voyage ne décolle jamais. Qui plus est, le cinéaste est prisonnier d’un casting disparate, où chacun semble venir jouer sa petite partition (les Français Gérard Jugnot et Bérénice Bejo, l’Américaine Erin Moriarty, l’Italien Stefano Cassetti) autour de l’Indien Dhanush, sans jamais sembler s’investir dans le même film.

A une certaine époque, on dénommait ce genre de machin un "Europudding" où, pour des sombres raisons de coproduction, des acteurs de nationalité différentes étaient tous condamnés à jouer leurs dialogues dans un anglais de cuisine. Ici, c’est le même syndrome : avec le tax shelter, on tourne par exemple quelques plans extérieurs à Rome et, la scène suivante, on filme les salons de l’hôtel Métropole place de Brouckère comme s’il s’agissait d’un palace romain. A l’ère de GoogleStreetView, ce genre de bricolage ne dupe hélas plus grand monde. "L’extraordinaire voyage du fakir" est un divertissement ambitieux, mais qui, faute d’avoir trouvé les moyens financiers de son ambition, ne fonctionne guère.

Otages à Entebbe

C’est une prise d’otages les plus mémorables des années 70 : le 27 juin 1976, un avion d’Air France effectuant le vol Tel Aviv/ Paris est détourné vers Entebbe, Ouganda. Les auteurs du détournement sont deux membres du Front Populaire de libération de la Palestine et deux terroristes allemands d’extrême-gauche. Le groupe réclame auprès du gouvernement israélien la libération de prisonniers pro-palestiniens… Face à ce chantage, le gouvernement de Yitzak Rabin est divisé : négocier avec les ravisseurs ou tenter une opération commando pour libérer les otages ?

Le cinéaste brésilien José Padhila livre une reconstitution très fouillée de l’évènement, alternant les scènes à l’aéroport avec les terroristes (Daniel Brühl et Rosamund Pike sont très convaincants) et les scènes de discussions au sein du gouvernement de Rabin. L’ensemble se regarde sans ennui, mais aussi sans passion, car on s’interroge : à défaut de développer un vrai point de vue, quel est l’intérêt, sur le plan cinématographique, de se lancer dans cette reconstitution factuelle ?