Les critiques d'Hugues Dayez avec "Les frères Sisters", la réussite américaine de Jacques Audiard

L'affiche des Frères Sisters
L'affiche des Frères Sisters - © DR

C’était un des films les plus attendus de la 75ème Mostra de Venise : le premier film américain de Jacques Audiard, un des rares réalisateurs français à l’aura internationale grâce à des films primés à Cannes (Grand Prix pour "Un prophète", Palme d’Or pour "Dheepan"). Il n’a pas déçu : "The Sisters brothers" lui a valu le Lion d’Argent, soit le Prix de la mise en scène.

Les frères Sisters (The Sisters brothers)

Ce drôle de titre qui ressemble à un calembour, ce n’est pas Jacques Audiard qui l’a inventé, c’est celui d’un roman de l’écrivain canadien Patrick Dewitt. Un livre que l’acteur John C. Reilly adorait et qu’il a proposé à Jacques Audiard lorsqu’il a rencontré le cinéaste français au Festival de Toronto. Voilà comment le fils de Michel Audiard s’est embarqué dans cette aventure américaine.

A l’écran, John C Reilly et Joaquin Phoenix incarnent donc les frères Sisters, deux hommes de main d’un mystérieux chef de bande surnommé le Commodore. Nous sommes dans le Wild West en 1850, et Jack et Eli Sisters sont chargé de traverser l’Oregon pour capturer un chimiste qui a trouvé un truc infaillible pour détecter les pépites d’or dans les rivières… On s’en doute, l’odyssée des Sisters va être parsemée d’embûches.

Souvent, quand un cinéaste français essaie de réaliser un film aux Etats-Unis, il tombe dans tous les clichés les plus éculés de la culture américaine – souvenons-nous du ratage de Guillaume Canet avec "Blood ties" par exemple-. Jacques Audiard a réussi à éviter ces pièges. Peut-être parce que, de son propre aveu, il n’est pas un grand fan des westerns hollywoodiens, et il considère d’ailleurs plus son film comme un conte initiatique. Il y a de la violence tempérée par de l’humour et parfois même par une certaine poésie dans "The Sisters Brothers", et le tandem John C Reilly/ Joaquin Phoenix est impeccable. La photo, superbe, est signée par un chef opérateur belge Benoit Debie et la musique est signée par le grand Alexandre Desplat. Au total, ce faux western se révèle une vraie bonne surprise.

Le grand bain

C’était un des moments souriants dans un Festival de Cannes très sérieux : présenté en sélection officielle hors compétition, "Le grand bain" réalisé par l’acteur Gilles Lellouche, est un film "mélancomique" avec une distribution délicieusement éclectique.

En résumé, "Le grand bain", c’est l’histoire de quelques braves gars qui, pour tenter d’oublier la grisaille de leur quotidien et l’enlisement de leur carrière, se retrouvent à la piscine municipale pour faire de la natation synchronisée. Malgré leurs parcours très différents, ils ne tardent pas à sympathiser et, de fil en aiguille, mûrissent un projet fou : représenter la France à un championnat international de cette discipline. Mais entre le rêve et la réalité, il y a un gouffre, que nos compères vont découvrir douloureusement.

La première bonne surprise de ce "Grand bain", c’est son casting : voir se côtoyer dans un bassin des acteurs venus d’horizons très différents comme Benoît Poelvoorde et Mathieu Amalric, Philippe Katerine et Jean-Hugues Anglade, apporte de la couleur et du contraste au film.

L’autre bon point, c’est le ton développé par Lellouche, en permanence sur le fil entre l’émotion et le rire… On pense à certains (excellents) films de Patrice Leconte, quand il explorait la France profonde dans "Tandem" ; il y a une dimension dérisoire, voire un peu cafardeuse dans "Le grand bain" à montrer ces quinquagénaires bedonnants tenter de faire des exercices gracieux sous la houlette de coaches féminins (Virginie Efira et Leïla Bekhti). Ce genre d’humour désenchanté emprunte beaucoup aux comédies sociales anglaises – on pense évidemment à "The full monty"- , mais on préfère que Lellouche aille puiser dans ce bain-là plutôt que de lorgner vers les crétineries à succès d’un Kev Adams.

Seul véritable bémol : la longueur du film. Le réalisateur aime tellement ses personnages qu’il en oublie parfois le rythme de sa comédie, qui dure deux heures, soit facilement un quart d’heure de trop… Mais comme ses personnages sont attachants, on pardonne à Lellouche ce talon d’Achille.

Bad times at the "El Royale"

"El Royale" porte mal son nom : dans ce palace en bordure du Lac Tahoe, tout tombe en ruine ! C’est dans cet endroit un peu glauque que se retrouvent sept voyageurs : un prêtre (Jeff Bridges), un délégué commercial de choc (Jon Hamm), une mystérieuse jeune femme (Dakota Johnson) … Derrière les amabilités d’usage, que cherchent-ils ? Peut-être une volumineuse valise que, des années plus tôt, un client a soigneusement planquée sous les lattes d’un plancher…

Le thème d’un magot convoité par des personnages très divers n’est évidemment pas neuf. Mais le scénariste Drew Goddard aime revisiter les genres : le film d’horreur ("Cabin in the woods", "Cloverfield" pour J. J. Abrams), la science-fiction ("Seul sur Mars" pour Ridley Scott). Ici, pour sa variation autour du polar en huis-clos, il réunit ici un casting intéressant – Bridges, bien sûr, mais aussi un Chris Hemsworth bien moins monolithique que dans "Thor" - et signe une mise en scène assez astucieuse. Dommage, une fois de plus, que le film soit juste un peu trop long : pourquoi deux heures vingt, si ce n’est pour se faire plaisir ?