Les critiques d’Hugues Dayez avec "Last night in Soho" : the dark side of the Swinging London

Présenté hors compétition à la Mostra de Venise, "Last night in Soho" du cinéaste britannique Edgar Wright ("Baby driver") fut une réjouissante surprise dans une sélection officielle par ailleurs fort riche.

Last night in Soho

On y fait la connaissance d’Eloïse (la jeune néo-zélandaise Thomasin McKenzie), naïve jeune provinciale qui quitte ses chères Cornouailles pour monter à Londres intégrer une école de stylisme. Biberonnée à la mode des Sixties, Eloïse écoute Petula Clark et ne jure que par les robes d’Audrey Hepburn… Après quelques déconvenues dans la capitale, l’étudiante trouve une petite chambre sous les toits chez une logeuse (Diana "Emma Peel" Rigg, dont c’est la dernière apparition à l’écran). Et là, dans son sommeil, elle est transportée comme par magie dans le Soho des années 60 et découvre l’effervescence des night-clubs. Dans ses rêves, elle rencontre son double, Sandie (Anya Taylor-Joy, révélée par " The Queen’s gambit ") qui aspire à devenir chanteuse. Chaque nuit, Eloïse va effectuer cet inexplicable voyage dans le temps retrouver cet univers rétro qu’elle affectionne tant mais elle va y découvrir avec effroi, avec Sandie, que le monde de la nuit recèle aussi des mauvaises surprises…

Il faut un vrai talent de mise en scène pour mettre en scène le parcours surprenant d’Eloïse. Heureusement, Edgar Wright a les moyens de son ambition : la reconstitution de ce Soho fantasmé est étincelante, tout comme son casting – où, en plus de Diana Rigg, une autre icône du cinéma anglais des sixties, Terence Stamp, vient apporter son concours – .

Le scénario, qui allie suspense, mystère et fantastique, se révèle aussi être une réflexion spirituelle sur les dangers de la nostalgie aveugle, de la glorification inconditionnelle du passé. Rythmé par une bande originale qui revisite avec éclat les tubes de l’époque, "Last night in Soho" est une merveille, un plaisir de tous les instants pour les amateurs d’un cinéma à la fois divertissant et profond.

The French Dispatch

Dans la petite municipalité fictive d’Ennui-sur-Blasé (c’est en réalité Angoulême qui a servi pour le tournage du film), Arthur Howitzer Jr (Bill Murray), Américain installé en France, est le rédacteur en chef de "The French Dispatch", vénérable magazine qui relate l’actualité européenne pour un lectorat anglo-saxon. Le film nous fait d’abord découvrir l’équipe de ce joli journal, ensuite on nous raconte par le menu trois reportages pittoresques : le portrait d’un criminel qui, de sa prison, devient une star de l’art abstrait, la chronique d’une révolution étudiante, et les tribulations d’un grand chef coq.

"The French Dispatch" est élaboré comme si le spectateur feuilletait un luxueux magazine illustré – façon " New Yorker " – et qu’il rentrait comme par magie dans l’univers des trois reportages. Comme toujours chez Wes Anderson, c’est superbe sur le plan esthétique : chaque élément du décor est choisi avec soin, les cadrages privilégient la symétrie et les doux travellings, et le casting ressemble à un véritable bottin mondain.

C’est bien simple : des acteurs renommés – Christof Waltz, Elizabeth Moss, Saoirse Ronan, Edward Norton, etc. – viennent parfois pour réciter deux répliques ou faire une aimable apparition (une "cameo appearance"). En réalité, Wes Anderson a inventé un procédé incroyablement snob : le "name dropping" au cinéma. Ces acteurs de talent n’ont, souvent, rien à défendre dans le film ; ils sont réduits à être des figurines avec lesquels le cinéaste, tel un gosse couché sur le tapis de sa chambre, joue pour les disposer à sa guise dans ses jolis décors.

"The French Dispatch", c’est un luxueux panorama de train électrique. Mais après un quart d’heure, on s’ennuie à le regarder comme on se fatigue d’avoir regardé un train faire trois fois le tour du circuit. C’est beau, mais c’est monotone et terriblement vain.

La Civil

Dans le Nord du Mexique, Cielo, mère divorcée, voit le sol se dérober sous elle lorsque sa fille est enlevée par un cartel, et qu’on lui réclame une rançon de 150.000 pesos qu’elle n’a pas les moyens de payer. Son ex-mari réunit une partie de la somme, ils la remettent aux ravisseurs… Qui ne libèrent pas la jeune fille. Avec l’énergie du désespoir, Cielo va remuer ciel et terre pour retrouver son enfant, et devant l’apathie de la police, accepte l’aide d’un militaire qui veut mettre de l’ordre dans la région…

Avec "La Civil", la réalisatrice belgo-roumaine Teodora Mihail veut mettre un visage sur un des drames les plus vifs du Mexique, les rapts et les disparitions inexpliquées. Dans le rôle de Cielo, Arcelia Ramirez est parfaite de détermination et de douleur contenue, mais on aurait aimé que la réalisatrice dresse un portrait moins flou du contexte politique ; ainsi, on comprend mal les rapports conflictuels qu’entretiennent la police et l’armée, et l’étendue du pouvoir des cartels. Néanmoins, le film a le grand mérite de raconter, avec un récit fait de chair et de sang, un drame national dont nous, spectateurs occidentaux, ignorons trop souvent l’ampleur.

Lui

Un quadragénaire, compositeur de musique de films en panne d’inspiration, quitte femme et enfants pour se réfugier seul dans une charmante villa de Belle-île-en-Mer. Là où il espérait trouver la sérénité suffisante pour faire le point, il est en permanence assailli par les fantômes de ses proches : sa maîtresse (Laetitia Casta), sa femme (Virginie Efira), son vieux pote (Mathieu Kassovitz), qui le mettent face à ses contradictions.

Depuis le succès de son adaptation d’Harlan Coben "Ne le dis à personne", Guillaume Canet se prend pour un auteur. Après avoir réalisé du sous-Claude Sautet avec "Les petits mouchoirs" (et son épouvantable suite), voici qu’il lorgne vers le cinéma surréaliste de Bertrand Blier avec "Lui", en reprenant sans vergogne les procédés de l’auteur du " Bruit des glaçons " : les protagonistes qui envahissent l’esprit de son personnage sont tous physiquement présents à l’écran. Ensuite, dans la seconde partie du film, "Lui" fait face à sa mauvaise conscience, et Canet est face à Canet.

On reste pantois devant une telle prétention, doublée d’une telle vacuité : Canet entend signer une comédie existentielle à haute teneur métaphysique mais en réalité, derrière ces coquetteries de mise en scène, il n’a rien à dire, et tombe dans les clichés les plus éculés des angoisses du bourgeois vieillissant. Regarder ce film jusqu’au bout est une véritable épreuve, et ses 85 minutes semblent durer une éternité.