Les critiques d'Hugues Dayez avec "Joker", l'inoubliable rire grinçant de Joaquin Phoenix

L'une des affiches du Joker
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L'une des affiches du Joker - © DR

Récompensé par le Lion d’Or de la récente Mostra de Venise, récoltant la cote de 9,4 sur 10 sur le site international de référence IMDB, "Joker" va sans nul doute figurer en (très) bonne place dans la course aux Oscars. Explication d’un engouement bien légitime.

Joker

Du Joker, ennemi légendaire de Batman, le grand public a le souvenir de l’interprétation pittoresque de Jack Nicholson chez Tim Burton et celle, nettement plus sombre et inquiétante, de Heath Ledger chez Christopher Nolan. Mais la démarche de Todd Phillips est toute autre ; il ne s’agit pas pour lui de proposer une nouvelle incarnation du célèbre personnage de comic book, mais bien de laisser libre cours à son imagination pour répondre à la question : comment le Joker est-il né ? D’où a-t-il surgi ? Et miracle ! Il a réussi à convaincre les détenteurs des droits, DC Comics et Warner, de lui laisser carte blanche.

Dans "Joker", on fait la connaissance d’Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), un pauvre vieux garçon qui vit avec sa mère impotente dans un appartement miteux de la banlieue new-yorkaise – enfin, de Gotham City, puisque Phillips prend bien garde de respecter quelques éléments fondamentaux de la saga Batman -. Arthur enchaîne les petits boulots (on le découvre clown-sandwich au début du film), mais son fantasme, c’est de devenir le roi du stand-up et même de passer à la télévision dans le show de son animateur favori Murray Franklin (Robert De Niro). Arthur rêve de faire rire les gens, hélas pour lui, ce sont les gens qui rient de lui. Alors ce marginal, avec son rire nerveux qu’il trimballe comme un handicap, va tenter de prendre sa revanche…

En 1976, Martin Scorsese marquait l’histoire du cinéma avec "Taxi Driver", inoubliable portrait d’un ancien Marine solitaire qui, accumulant les frustrations, basculait dans la violence. L’influence du cinéma de Scorsese (avec aussi "La valse des pantins") est manifeste dans "Joker". Mais Phillips assume et transcende cette influence, et réalise un film d’aujourd’hui, sur la face sombre du rêve américain, sur les oubliés du système, sur ceux que la société capitaliste a nourri de rêves trop grands pour eux. Dans ce rôle hénaurme, casse-gueule, Joaquin Phoenix fait des étincelles. Le risque du cabotinage grimaçant était présent, à chaque scène ou presque, et l’acteur surdoué l’évite avec brio. Son Arthur Fleck est tour à tour émouvant et inquiétant, malsain et poétique. Que Todd Phillips et son comédien, main dans la main, aient réussi à imposer un film aussi adulte, aussi original dans le cadre d’une production hollywoodienne à gros budget (aujourd’hui si prompte au formatage) est une prouesse. Et un véritable cadeau pour les cinéphiles.

Portrait de la jeune fille en feu

A la fin du XVIIIème siècle, Marianne (Noémie Merlant, une révélation), une jeune artiste-peintre, arrive dans un village reculé au bord de la mer pour accepter une commande singulière : faire, à son insu, le portrait d’Héloïse (Adèle Haenel, une confirmation),  jeune fille promise à un riche italien. Ledit portrait doit servir de cadeau à ce futur mari, mais Héloïse s’oppose à ce mariage et refuse dès lors de poser. La mère de la promise propose à Marianne d’accompagner sa fille dans ses promenades, et de l’observer à la dérobée pour ensuite fixer de mémoire ses traits sur la toile. Mais entre l’artiste et son modèle, vont naître des sentiments de plus en plus forts…

A travers cette histoire d’amour au féminin, Céline Sciamma réalise plus qu’une romance. "Portrait de la jeune fille en feu" est aussi un film politique et montre comment ces deux femmes vont tenter de trouver une parenthèse de liberté dans une vie de contraintes imposées par les hommes : pour l’une, c’est la difficulté de vivre de son art dans une discipline où seuls les artistes masculins sont reconnus, pour l’autre, c’est le spectre d’un mariage forcé.

Le film a la beauté d’une épure : sobre, sans artifice, où la lenteur assumée permet aux jeux des regards de prendre autant d’importance que les dialogues. Parfois, Sciamma, amoureuse de ses personnages, se permet des longueurs pas forcément indispensables au récit. Il n’empêche, voilà un film d’auteur français qui, si l’on en accepte les partis-pris stylistiques, distille un charme esthétique et un propos à la fois fort et délicat. Le film a remporté le prix du scénario à Cannes.

Alice et le maire

Alice (Anaïs Demoustier), jeune agrégée de philo, a été engagée par la mairie de Lille pour renforcer l’équipe de Paul Théraneau (Fabrice Luchini), maire socialiste bien installé dans sa ville. Lors de leur première rencontre, l’homme politique confie à la jeune fille qu’il est en panne d’idées ! Voilà Alice chargée de donner un nouveau souffle à l’action de ce maire, qui a un agenda en tête : les primaires socialistes et, à terme, les élections présidentielles…

Sur un canevas au départ proche du film et de la BD "Quai d’Orsay" - les arcanes de la politique française vues par un Candide - , Nicolas Pariser livre une comédie douce-amère sur l’usure du pouvoir et l’inévitable déconnection des politiciens aguerris avec la réalité de la rue. L’ambition du film est intéressante, mais au final, "Alice et le maire" laisse un goût de trop peu et d’inachevé.

Car si Pariser sait dessiner des personnages, il ne sait pas, par contre, construire une intrigue bien soutenue. Le film vagabonde, prend des chemins de traverse, ébauche des personnages secondaires trop vite abandonnés, et l’intérêt pour cet univers s’émousse rapidement. Las ! Il y a décidément une pénurie de grands scénaristes dans le cinéma français actuel.

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