Les critiques d'Hugues Dayez avec "J'accuse", le film testamentaire de Roman Polanski

L'affiche de "J'accuse"
L'affiche de "J'accuse" - © DR

A la Mostra de Venise, "J’accuse" a remporté le Grand Prix du Jury, soit la 2ème marche du podium, juste derrière le "Joker" de Todd Phillips. Le film sur l’affaire Dreyfus sort ce mercredi en France et en Belgique dans un contexte troublé : le cinéaste est accusé de viol par une ancienne comédienne, acte qui aurait été commis en 1975.

J'accuse

"J’accuse" débute avec la déchéance d’Alfred Dreyfus : condamné pour haute trahison, l’officier français est dégradé et déporté vers le bagne en Guyane. Peu de temps après, le lieutenant-colonel Picquart est nommé chef du service de renseignement. Là, il ne tarde pas à découvrir que l’enquête contre Dreyfus a été bâclée. Picquart n’a aucune sympathie pour son collègue, mais il est à cheval sur son devoir de soldat, et veut faire éclater la vérité. Mais il va se heurter à la (très) mauvaise volonté de ses supérieurs.

Grâce au scénario de Robert Harris (à qui l’on devait déjà l’excellent "The ghost writer"), "J’accuse" évite tous les pièges du mélo en costumes et se révèle un thriller politique de première force. Dujardin y trouve un de ses meilleurs rôles dans l’uniforme du colonel Picquart.  Une des grandes trouvailles du casting, c’est d’avoir confié la majorité des rôles des militaires gradés à des acteurs – passés ou actuels - de la Comédie-Française (Didier Sandre, Grégory Gadebois, Hervé Pierre…) qui se coulent dans ces rôles de vieilles badernes avec un talent incomparable.

Que Polanski chérissait ce projet depuis des années n’a rien d’étonnant : "J’accuse" parle d’antisémitisme, de bouc émissaire, de sentiment de persécution… A 86 ans, cet homme qui a connu des drames (le ghetto de Varsovie, l’assassinat de sa femme Sharon Tate) et des scandales (le viol de Samantha Geimer, âgée de treize ans, en 1977), est à nouveau dans l’œil du cyclone. Coupable ou non, il y a peu de chances que Polanski trouve encore un producteur capable de miser sur lui à l’avenir. Mais si "J’accuse" doit être son dernier film, c’est un bel adieu au cinéma.

Le Mans 66

Au début des années 60, Enzo Ferrari est le maître incontesté des voitures de course. Mais ce constructeur de génie n’est pas le meilleur des hommes d’affaire, et sa firme accuse de sérieux problèmes de trésorerie. De l’autre côté de l’Atlantique, Henry Ford II est à la tête des usines qui portent le nom de son illustre grand-père, qui fabriquent des voitures familiales à la chaîne. Ford veut racheter Ferrari, l’Italien méprise l’offre de l’Américain… Piqué au vif, Ford veut prendre sa revanche et construire une voiture capable de rivaliser avec les bolides de Ferrari aux 24 Heures du Mans. Pour réaliser ce fantasme, il engage un ancien champion devenu ingénieur, Carroll Shelby (Matt Damon) qui, lui-même s’associe avec un pilote, l’anglais Ken Miles (Christian Bale). Mais ce dernier est une grande gueule, qui déplaît souverainement à Ford et son establishment…

Pas besoin d’être un grand spécialiste des sports moteur pour trouver "Le Mans 66" passionnant : le film de James Mangold raconte une partie de bras de fer entre deux géants de l’automobile que tout oppose, l’art de vivre, l’image de marque, l’esthétique. Le film regorge de personnages hauts en couleur, et la reconstitution d’époque est somptueuse. Et, bien sûr, le dernier acte du film – le déroulé des 24 heures du Mans édition 66 – est haletant à souhait. Quand Hollywood met les moyens au service de projets de cette envergure, le plaisir pour le spectateur est au rendez-vous.

The Irishman

Au soir de sa vie, Frank Sheeran, surnommé "L’Irlandais", se raconte : comment lui, modeste chauffeur routier, va monter en grade grâce à ses accointances avec la pègre, jusqu’à devenir un proche de Jimmy Hoffa, le tout-puissant patron du syndicat des camionneurs… Pris en tenaille entre différents gangs, Frank va devoir se salir les mains.

A 76 ans, Martin Scorsese réalise un ancien projet et rappelle tous ses vieux complices : Robert De Niro, Joe Pesci, Harvey Keitel, rejoints pour l’occasion par Al Pacino (Hoffa). A ses côtés derrière la caméra, sa fidèle monteuse Thelma Schoonmaker (79 ans) et son producteur Irwin Winckler (88 ans). Résultat : "The Irishman" est un drame crépusculaire, nostalgique et désenchanté. Dans cette fresque de 3 heures et demie, Scorsese ose la lenteur, les longs dialogues la nuit dans les bars, où se posent à demi=mot les questions d’honneur, de virilité et de loyauté. C’est beau et mélancolique comme une toile de Hopper… Et c’est anti=commercial en diable : pas étonnant qu’à l’heure d’"Avengers", les studios hollywoodiens ont refusé de produire ce projet onéreux, et que c’est Netflix qui y est allé, histoire d’ajouter le nom de Scorsese à leur tableau de chasse…

Nuestras Madres

L’action du film se déroule au Guatémala de nos jours. Alors que les procès des militaires qui ont déclenché la guerre civile se multiplient, Ernesto, jeune anthropologue à la Fondation médico-légale, reconstitue et identifie les squelettes des victimes de ce douloureux passé. A la faveur d’un témoignage d’une veuve, il croit détecter une piste pour retrouver la trace de son père disparu… Une enquête qui va tout faire basculer pour lui.

Le documentariste guatémaltèque César Diaz signe ici son premier long-métrage, coproduit par la Belgique, et a remporté la Caméra d’Or à Cannes (après "Girl" de Lukas Dhont en 2018). "Nuestras madres" mêle toile de fond politique et cheminement personnel du héros dans une narration ramassée de moins de 80 minutes. Souvent, la concision est une qualité au cinéma, ici, elle est source de frustration pour le spectateur : les personnages secondaires sont trop rapidement esquissés, certaines ellipses trop abruptes… Diaz vient du documentaire, son film a des qualités réalistes, mais il peine encore à créer un suspense prenant avec un sujet qui offrait de vraies possibilités dramatiques et romanesques.

La séquence Soir Première - Grand Angle sur "J'accuse"