Les critiques d'Hugues Dayez avec "Gloria Bell" et Julianne Moore impériale

L'affiche de Gloria Bell
L'affiche de Gloria Bell - © DR

Lauréate d’un Oscar en 2015 pour son rôle d’une femme atteinte précocement de la maladie d’Alzheimer dans "Still Alice", Julianne Moore est de retour avec un autre portrait de femme, "Gloria Bell" de Sebastian Lelio.

Gloria Bell

Divorcée depuis longtemps, ses enfants devenus indépendants, Gloria, la cinquantaine, travaille dans une compagnie d’assurances. Pour tromper sa solitude, elle adore aller danser dans un club de Los Angeles. Un soir, elle fait la connaissance d’Arnold (John Turturro), divorcé comme elle. Derrière la timidité un peu mélancolique de cette homme, Gloria croit déceler chez Arnold une sensibilité commune. Elle tombe amoureuse… Hélas, Arnold ne lui a pas tout dit.

Avec "Gloria Bell", le réalisateur chilien Sebastian Lelio signe un remake américain d’un de ses propres films, "Gloria", dont l’action se déroulait à Santiago et dont le rôle principal était tenu par Paulina Garcia (primée au Festival de Berlin en 2013). Depuis ce film, Lelio a remporté l’Oscar du meilleur film étranger avec "Una mujer fantastica" et son aura internationale n’a fait que croître. Avec le changement de langue et d’actrice, ce remake est bien mieux qu’une pâle copie. Le cinéaste montre bien la solitude qui se cache derrière la convivialité de façade de Los Angeles. Quant à Julianne Moore, elle est impressionnante, capable de jouer avec une justesse infinie les états émotionnels contrastés de cette femme passionnée. A 58 ans, cette actrice magnifique, qui s’est toujours investie dans le cinéma américain indépendant, fait preuve d’une vraie curiosité et d’une audace dans les choix de ses rôles. "Gloria Bell" en est un éclatant exemple.

Hotel Mumbai

Le 26 novembre 2008 commence comme une journée comme les autres à l’Hôtel Taj Mahal, gigantesque palace de Bombai. Le personnel s’affaire à préparer les menus luxueux pour la clientèle huppée. Le film s’attache évidemment à présenter quelques personnages : Arjun (Dev Patel, vu dans "Indian Palace" et "Lion"), serveur empressé, David (Armie Hammer) et Zahra, jeune couple américano-indien, Vasili (Jason Isaacs), homme d’affaires russe… Dans cet univers feutré, la nouvelle tombe ; une attaque terroriste a eu lieu à la gare, et la panique gagne la ville. Lorsque les rescapés de l’attentat frappent en masse à la porte du palace, les managers cèdent à la pression et les font entrer. Hélas, plusieurs terroristes se sont glissés parmi eux et commencent à tirer dans le hall de l’hôtel. Commence alors une funèbre partie de cache-cache dans l’établissement, où le personnel et les clients vont tenter de trouver un refuge pour sauver leur peau…

A la manière d’un Paul Greengrass, le réalisateur Anthony Maras multiplie les points de vue pour reconstituer ce qui reste encore aujourd’hui une des attaques terroristes les plus funestes de l’histoire de l’Inde. Résultat : "Hotel Mumbai" est un film à suspense à la fois palpitant et terrifiant. Car si Maras n’hésite pas à utiliser quelques ficelles scénaristiques propres au "film-catastrophe" - dépeindre quelques destinées individuelles auxquelles le spectateur peut s’attacher avant de montrer le désastre collectif -, il retrace une réalité qui donne froid dans le dos, un jeu de massacre à huis-clos dans la prison dorée que devint, ce jour-là, l’Hôtel Taj.

L’incroyable histoire du facteur Cheval

Ferdinand Cheval. A la fin du XIXème Siècle, ce modeste facteur d’un village de la Drôme est entré dans l’histoire du patrimoine français en bâtissant patiemment, seul et à mains nues, pendant plus de trente ans, son "Palais Idéal", sorte de temple de Borobudur miniature mêlant les influences les plus diverses… Il est étonnant que ce destin hors normes n’ait pas inspiré plus tôt le cinéma français. Aujourd’hui, c’est Nils Tavernier qui s’en empare et qui dépeint un facteur Cheval solitaire, quasi autiste, veuf qui trouve une alliée avec sa seconde femme, Philomène, et qui va construire son palais pour sa fille Alice.

Jacques Gamblin ne démérite pas dans le rôle de cet homme à la fois fruste et habité, asocial et poète. Par contre, le choix de Laetitia Casta pour incarner Philomène est moins heureux et nettement moins crédible. Sinon, le problème du film est plus global : face à un scénario inévitablement répétitif – Cheval fait ses tournées postales le jour, construit son palais le soir -, Nils Tavernier n’a pas de génie visuel pour transcender son sujet et signe une mise en scène sage et appliquée. Pour faire ressentir le destin poétique et bizarre du Facteur, il aurait sans doute fallu un Bruno Dumont ou un Julian Schnabel (qui vient d’évoquer Van Gogh dans "At Eternity’s gate") pour éviter les pièges du biopic traditionnel. Nils Tavernier est un réalisateur généreux, mais sans audace.

Nous finirons ensemble

Il y a huit ans, Guillaume Canet faisait un malheur au box-office avec "Les petits mouchoirs", portrait d’un groupe de Parisiens en vacances dans la baie d’Arcachon, près de la dune du Pilat. Fort de ce succès, Canet remet le couvert et arrive avec une suite, "Nous finirons ensemble", avec la même distribution. L’action se déroule trois ans plus tard : Max (François Cluzet) est en pleine dépression, ébranlé par son divorce et noyé dans des problèmes d’argent. Il se prépare à vendre sa maison au bord de la mer, quand débarque toute sa bande de potes pour fêter son anniversaire…

On comprend l’envie de Canet de retrouver cet univers maritime et de réunir ses amis comédiens une nouvelle fois. Hélas, on se rend compte bien vite que l’acteur-réalisateur n’a rien à dire, et multiplie péniblement les scènes anecdotiques sans intérêt. Le "film de potes" est un genre en soi, et c’est un genre très difficile à réussir. En leur temps, Pascal Thomas ("Les maris, les femmes, les amants") ou Yves Robert et Jean-Loup Dabadie ("Un éléphant ça trompe énormément") ont réussi des petits bijoux de comédie, parce que les situations étaient inventives et les dialogues ciselés. Rien de tel ici : Canet, qui s’était montré spirituel dans "Rock’n Roll", n’arrive qu’à enchaîner clichés et platitudes. Le casting s’avère très inégal : si Marion Cotillard et Laurent Laffitte tiennent bien leurs personnages, François Cluzet surjoue abominablement. Et comme il est le pivot de ce nouvel épisode, c’est particulièrement insupportable.

Tel Aviv on fire

Salam, jeune trentenaire sans ambition, est engagé par son oncle dans l’équipe qui scénarise "Tel Aviv on fire", série télévisée qui fait un carton dans tous les foyers de Jérusalem. Salam vit à Jérusalem, il est Palestinien, et pour se rendre à son travail à Ramallah, il doit traverser tous les jours le même check-point. Là, il se fait coincer par Assi, un officier israélien fan de la série. Assi va exercer un chantage sur Salam, et faire pression sur lui pour imposer ses idées pour la sitcom.

Le conflit israélo-palestinien a déjà inspiré moult fictions, mais la plupart du temps, il s’agit de drames pesants. Le point de vue du réalisateur palestinien Sameh Zoabi, qui ose la comédie dans "Tel Aviv on fire", est d’autant plus original. Son film a d’authentiques qualités, mais aussi quelques défauts : comme Zoabi a choisi un personnage principal assez lymphatique, cela n’aide pas sa comédie à adopter un rythme trépidant. Mais malgré des faiblesses, "Tel Aviv on fire" reste une curiosité attachante.

Ayka

C’était la surprise du palmarès de Cannes 2018 : une jeune actrice inconnue, Samal Yeslyamova, remportait le Prix d’interprétation féminine grâce à son rôle dans "Ayka" de Sergei Dvortsevoy. Elle incarne une jeune fille pauvre qui accouche mais qui ne peut se permettre de garder son enfant ; criblée de dettes, elle doit travailler coûte que coûte…

Le film dépeint le parcours du combattant d’une jeune défavorisée dans la Russie d’aujourd’hui, en proie à des mafias de toutes sortes. C’est âpre, c’est rugueux ; c’est du cinéma réaliste qui ferait presque apparaître la "Rosetta" des frères Dardenne comme un aimable divertissement. "Ayka" est un film tellement dur qu’on n'ose le conseiller qu’aux cinéphiles les plus téméraires.