Les critiques d'Hugues Dayez avec "Girl", LA révélation de Cannes 2018

"Girl", de Lukas Dhont avec Victor Polster
"Girl", de Lukas Dhont avec Victor Polster - © DR

Auréolé de la Caméra d’Or (Prix du meilleur premier film) au dernier festival de Cannes, "Girl", premier long-métrage du jeune réalisateur gantois Lukas Dhont, n’en finit pas d’accumuler les récompenses – 9 prix à ce jour dans différents festivals – … Et c’est totalement mérité.

Girl

Depuis sa première présentation le samedi 12 mai dans la section "Un certain regard", le thème de "Girl" est connu et a fait le tour du monde. Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Son père la soutient sans réserve dans son projet, mais Lara doit surmonter un fameux obstacle : elle se sent fille à 100%, mais elle est née dans un corps de garçon.

Avec une sensibilité extrême, Lukas Dhont filme le double combat que mène Lara. Primo, celui de réussir, à travers un traitement d’hormones et des rencontres avec des thérapeutes, la transformation de son corps. Secundo, parvenir à domestiquer ce corps pour réussir des exercices de danse classique typiquement féminins (comme faire des pointes !). Lara est exigeante mais aussi très impatiente, or mener ces deux combats, biologique et artistique, en même temps est une gageure…

L’intelligence de Dhont est d’avoir traité son sujet non comme un débat de société – façon "le transgenre contre le reste du monde" - mais comme un portrait intimiste d’une adolescente face à ses désirs et ses tourments. En Victor Polster, jeune danseur blond bruxellois étudiant à Anvers, il a trouvé un interprète exceptionnel pour Lara. Sa présence irradie tellement le film que Lukas Dhont a pu réduire les dialogues à l’essentiel, et travailler sur le jeu des gestes et des regards pour traduire les émouvants états d’âme de Lara. Toutes les scènes de "Girl" sonnent juste, le film témoigne d’une maîtrise impressionnante d’écriture et de mise en scène de la part d’un cinéaste âgé de 27 ans à peine. "Girl" est le candidat belge dans la course aux Oscars pour le meilleur film étranger, et il a des chances très sérieuses de figurer parmi les films retenus.

Victor Polster et Lukas Dhont étaient les invités de l'émission "5h" - à revoir en vidéo

First Man

Le 21 juillet prochain, l’Amérique commémorera le 50ème anniversaire des premiers pas posés sur la lune par Neil Armstrong, commandant de la mission "Apollo 11" de la NASA. Le réalisateur Damien Chazelle n’a que 33 ans, et de son propre aveu, pour lui et pour les jeunes de sa génération, le geste d’Armstrong fait partie de l’Histoire du XXème Siècle, il connaît comme tout le monde les quelques images d’archives et les photos devenues mythiques, mais la conquête de la lune apparaissait presque comme un fait acquis. Mais une biographie d’Armstrong parue en 2005 et signée James Hansen lui a fait découvrir une réalité bien plus complexe.

Son film "First man" dépeint la vie de l’astronaute américain entre 1961 et 1969. Neil Armstrong, alors pilote d’essai, est engagé par ce qui allait devenir la NASA. La guerre froide bat son plein, les Russes accumulent les succès dans l’Espace, les Américains veulent riposter avec un projet fou : envoyer des hommes sur la lune. Le film de Chazelle est bien autre chose qu’une banale "success story" : il montre une réalité très sombre. Dans sa vie privée,  Armstrong, qui a perdu sa fille en bas âge, a de la peine à communiquer avec les siens, et semble trouver un sens à sa vie en épousant le rêve de la NASA. Dans sa vie professionnelle, l’astronaute voit plusieurs de ses collègues mourir dans des essais ratés et des accidents de l’agence spatiale. Pendant ce temps-là, l’Amérique est en guerre au Vietnam et la contestation s’élève contre cette NASA jugée mégalomane et inutilement dépensière.

En définitive, même si "First man" contient inévitablement son lot de scènes spectaculaires, c’est d’abord le portrait intimiste d’un homme secret et introverti, devenu presque malgré lui "héros de la nation". Ryan Gosling, toujours à l’aise dans les rôles peu bavards ("Drive", "Blade Runner 2049"), se glisse sans trop de peine dans la combinaison d’Armstrong. Claire Foy ("The Crown") incarne son épouse Janet et, grâce au scénariste Josh Singer ("Spotlight"), n’est pas cantonnée à un rôle de potiche. Damien Chazelle a pu aussi compter sur une excellente partition de son complice Justin Hurwitz ("La La Land") qui signe une bande originale assez subtile. Certes, "First man" est un film plus classique et moins original que "La La Land" mais il démontre une fois de plus l’incroyable maturité du talent de Chazelle.

The house that Jack built

Pour son nouveau film, Lars von Trier suit les tribulations de Jack (Matt Dillon), serial killer qui envisage chacun de ses meurtres comme une œuvre d’art, et qui prend plaisir à raconter les détails les plus sordides de ses mises en scène à un mystérieux interlocuteur, Verge (Bruno Ganz)… Quel but poursuit Jack ? Construire une sorte de monument avec toutes ses victimes ?

Lars von Trier a été un cinéaste important ; des films comme "Breaking the Waves" ont secoué par leur originalité le festival de Cannes. Ensuite, à cause d’une blague très douteuse sur Hitler à une conférence de presse en 2011, provoquant un emballement médiatique, le cinéaste danois est devenu "persona non grata" à Cannes. En mai dernier, le comité du festival décidait de le réinviter, et projetait, presque en catimini (lors d’une "séance de minuit" hors compétition) "The house that Jack built" qui, à cause de certaines scènes particulièrement sadiques, suscitait le rejet d’une grande partie des festivaliers…

A partir de quand Lars von Trier a-t-il basculé ? Depuis sa dépression nerveuse et le film "Antichrist" ? Toujours est-il que le cinéaste produit depuis lors des œuvres de plus en plus absconses, ésotériques, violentes, où toute poésie a disparu, et où la provocation gratuite semble avoir remplacé le vrai questionnement métaphysique. Il y a encore des idées de cinéma intéressantes dans "The house that Jack built" mais elles sont désormais noyées dans un fatras d’images choquantes… Pourquoi ? Pour qui ? Seul Lars connaît désormais la réponse, mais il la garde pour lui, transformant ses interviews en succession d’aphorismes ironiques, histoire de bien botter en touche…

Le jeu

D’"Un air de famille" d’Agnès Jaoui à Jean-Pierre Bacri à "Le prénom" d’Alexandre De La Patellière et de Matthieu Delaporte, on ne compte plus les pièces de théâtre, devenues des films, mettant en scène une réunion de famille/d’amis qui tourne mal. "Le jeu" de Fred Cavayé vient allonger cette liste mais cette fois, il ne s’agit pas d’une adaptation d’un succès des planches, mais d’un remake libre d’une comédie italienne inconnue chez nous ("Perfetti Sconosciuti").

Or donc, sept vieux amis – trois couples et un divorcé – se retrouvent chez l’un deux pour un dîner.  Au début du repas, l’une des convives lance un défi : et si chacun acceptait de déposer au milieu de la table son téléphone portable, et dès que la sonnerie d’un appel ou le signal d’un SMS retentit, le contenu serait immédiatement connu de tous ? De mauvaise grâce, les amis acceptent de jouer le jeu… Bien sûr, ils iront de surprise en surprise.

"Toute vérité n’est pas bonne à dire" : ce vieil adage est au cœur de cette comédie en huis-clos qui multiplie évidemment les retournements de situation, de façon suffisamment astucieuse pour que le spectateur ne s’ennuie pas. Dans une distribution éclectique, Bérénice Béjo, Stéphane De Groodt et surtout Grégory Gadebois tirent leur épingle du jeu, tandis que la québécoise Suzanne Clément surjoue dangereusement… Si "Le jeu" fonctionne au box-office, nul doute que des petits malins en feront une adaptation théâtrale.

L’amour flou

Romane Bohringer et son compagnon Philippe Rebbot, en couple depuis dix ans, décident de se séparer. Mais pour préserver le bonheur de leurs deux enfants, ils décident de tester une formule inédite : dans un nouvel immeuble, ils achètent deux appartements contigus avec un passage, une pièce commune, qui servira de chambre pour leur fille et leur fils. Mais entre la belle utopie d’une séparation harmonieuse et la concrétisation de leur projet, il y a un monde de différence.

"L’amour flou" est une comédie de moeurs en forme d’autofiction : Romane joue Romane, Philippe joue Philippe. Cette volonté de réalisme génère rapidement une gêne chez le spectateur, embarrassé d’être invité à devenir le voyeur d’une crise familiale intime qui ne le concerne pas. Ce voyage impudique au pays d’un couple de bobos parisiens (bobos jusqu’à la caricature)  se révèle, hélas, parfaitement horripilant.