Les critiques d'Hugues Dayez avec "Duelles", un hommage belge à Hitchcock

L'affiche de "Duelles"
L'affiche de "Duelles" - © DR

Le réalisateur belge Olivier Masset-Depasse avait déjà donné deux beaux rôles à sa compagne Anne Coesens dans ses longs-métrages "Cages" et "Illégal", remarqués plus par la critique que par le grand public. Cette fois, il la confronte à Veerle Baetens ("Broken circle breakdown") dans un polar rétro, "Duelles".

Duelles

L’action du film se déroule dans la Belgique des années 60. Au cœur d’un quartier cossu, Alice (Baetens) et Céline (Coesens) sont voisines, et chacune maman d’un petit garçon. Entre ces deux mères au foyer, l’entente est parfaite jusqu’au jour où le fils de Céline, se penche imprudemment et tombe par la fenêtre de sa chambre… Alice assiste impuissante au drame. A partir de ce jour-là, les relations entre les deux femmes vont changer de nature.

Olivier Masset-Depasse a adapté le roman policier "Derrière la haine" de l’écrivaine belge Barbara Abel. D’emblée il a choisi de transposer l’intrigue dans les années 60, car de son propre aveu, il détectait des accents hitchcockiens dans ce polar… Certes, mais quel Hitchcock ? Le cinéaste de malicieuses courses-poursuites comme dans "L’homme qui en savait trop" ou "La mort aux trousses" ? Non, "Duelles" lorgne plus vers les suspenses à forte connotation psychologique du réalisateur anglais, comme "Soupçons" avec Cary Grant ou le méconnu "L’ombre d’un doute"  avec Joseph Cotten.

Masset-Depasse, assumant son influence jusqu’au bout, propose une musique omniprésente et lancinante, dans laquelle le compositeur Frédéric Vercheval marche dans les pas de Bernard Herrmann (l’auteur de la B.O de "Psychose").

Evidemment, se lancer aujourd’hui en Belgique dans un film hitchcockien est une démarche casse-gueule, le risque de comparaison est grand. Mais "Duelles" ne manque pas d’atouts ;  les deux actrices sont impeccables et l’intrigue tient la route. On pourra regretter les seconds rôles masculins peu approfondis, et certaines scènes un peu appliquées, mais le constat est là : "Duelles" est un bon film de genre. Les Américains ne s’y sont pas trompés ; montré au festival de Toronto, le film d’Olivier Masset-Depasse excite les appétits des producteurs pour un remake made in USA.

Mid 90’s

Dans le Los Angeles des années 90, Stevie, 13 ans, est régulièrement battu comme plâtre par son frère aîné, et sa mère, seule pour l’élever, est dépassée par les évènements. Stevie va faire l’école buissonnière et tenter de se constituer une autre famille en s’incrustant dans un groupe de grands adolescents passionnés de skateboard…

Pour ses débuts derrière la caméra, l’acteur Jonah Hill ne raconte pas sa propre histoire, mais décrit un milieu qu’il a bien connu dans son adolescence : celui du skate. Si son casting comprend beaucoup d’acteurs non professionnels, le rôle principal est tenu par le formidable Sunny Suljic, enfant déjà remarqué dans "La mise à mort du cerf sacré" de Yorgos Lanthimos. Mais qu’on ne s’y trompe pas : "Mid 90’s" n’est pas un film sur le skate, c’est le portrait sensible d’un adolescent livré à lui-même qui rêve d’appartenance à une tribu, quelle qu’elle soit. En choisissant un sujet modeste et intimiste plutôt qu’un vaste projet mégalomane, Jonah Hill fait mouche et réussit son passage derrière la caméra.

At Eternity’s gate

Vincent Van Gogh. LA figure mythique de l’artiste maudit, souvent évoquée au cinéma : Kirk Douglas, Jacques Dutronc, Tim Roth font partie de ceux qui ont incarné le peintre à l’oreille coupée… Aujourd’hui, Willem Dafoe vient s’ajouter à la liste, et il a remporté sans surprise le prix d’interprétation à la Mostra de Venise avec "At Eternity’s gate". Le film du peintre/cinéaste Julian Schnabel ("Le scaphandre et la papillon") a le grand mérite de s’écarter du biopic académique pour offrir un portrait impressionniste de Van Gogh, pour tenter de comprendre la psyché de cet homme tourmenté.

Sans jamais tomber dans la caricature, Dafoe, face à son chevalet planté en plein mistral, fait ressentir de l’intérieur les affres existentiels de Vincent. On oublie alors la langue anglaise et le casting un peu disparate du film (où se mêlent Oscar Isaac en Gauguin ou Mathieu Amalric en Dr Gachet) pour se laisser happer par le travail impressionnant de l’acteur. Schnabel ne voulait personne d’autre pour incarner Van Gogh ; son film prouve qu’il a eu raison.

L’adieu à la nuit

Muriel tient un haras au pied des Pyrénées ; elle voit ressurgir avec bonheur son petit-fils Alex qui vient passer quelques jours chez elle avant de s’envoler vers le Canada. Mais la joie de cette grand-mère se mue rapidement en effroi lorsqu’elle découvre que le cher garçon s’est converti à l’Islam et que le voyage au Canada est un pieux mensonge…

André Téchiné, vétéran du cinéma d’auteur français, s’empare d’un vrai sujet d’actualité, à savoir les jeunes qui se laissent embrigader pour partir faire le djihad en Syrie. Il le traite avec tact, mais un léger déficit d’émotion : si le personnage de Muriel, à la fois fort et fragile, est bien campé par Catherine Deneuve, celui d’Alex, sans beaucoup de relief, n’offre pas beaucoup de latitude pour le jeune Kacey Mottet-Klein (vu dans "Keeper" et "Continuer"). "L’adieu à la nuit" est intéressant, mais jamais bouleversant.

Santiago, Italia

Le 11 septembre 1973, le président du Chili Salvador Allende était renversé par un coup d’Etat qui plaçait au pouvoir le général Pinochet. Ce que l’on sait peu, c’est que des centaines de militants de gauche ont réussi à échapper à la prison et à la torture en se réfugiant dans l’ambassade d’Italie à Santiago.

Le grand cinéaste Nanni Moretti a retrouvé de nombreux témoins de cet épisode de solidarité entre la gauche italienne et le peuple chilien. Son documentaire alterne images d’archives et témoignages des survivants chiliens, des diplomates italiens, mais aussi des militaires qui ont participé au coup d’état. Ce sont ces interviews-là qui donnent le plus froid dans le dos : les tortionnaires alternent mauvaise foi et absence de repentir pour répondre aux questions de Moretti.

De la part du cinéaste lauréat de la Palme d’Or avec "La chambre du fils", avoir entrepris ce documentaire quarante-cinq ans après les faits n’est pas innocent ; il avait envie de rappeler qu’à une époque pas si lointaine, l’Italie a fait preuve d’un courage et d’une générosité politique exemplaires. A méditer, lorsque toute une frange du pays est aujourd’hui subjuguée par Matteo Salvini…