Les critiques d’Hugues Dayez avec "Drunk", "Nomadland", "Cruella" : trois bonnes raisons de retourner au cinéma

Parmi plus de vingt films à l’affiche ce mercredi pour la réouverture des salles, il y en a certains très attendus : "Drunk", Oscar du meilleur film étranger, "Nomadland", Oscar du meilleur film, et "Cruella", qui marque le retour d’Emma Stone.

Drunk

Martin (Mads Mikkelsen) est professeur d’histoire dans un lycée. Effacé, éteint, il a le sentiment confus d’être passé à côté de ses rêves. Un soir, lors d’un dîner avec trois amis, enseignants dans la même école, il découvre la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’être humain naît avec un déficit d’alcool dans le sang. Selon cette hypothèse, il faudrait à l’organisme 0,5 gr/litre d’alcool pour être au top de ses capacités. Le quatuor décide de mettre à l’épreuve cette théorie et de boire cette dose très précise le matin pour retrouver l’enthousiasme au travail. Les débuts de l’expérience sont encourageants : Martin aborde ses cours dans un état de douce euphorie. Mais très vite, lui et ses amis décident de dépasser la dose prescrite…

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Thomas Vinterberg s’est fait connaître avec "Festen", drame familial sur l’inceste brut de décoffrage qui lançait l’éphémère mouvement Dogma avec Lars von Trier. Depuis ce coup d’éclat, la carrière du cinéaste danois s’est déroulée en dents de scie, mais elle est remontée en flèche avec "La chasse", film choc sur la pédophilie qui a valu à Mads Mikkelsen un prix d’interprétation à Cannes en 2012. Ensuite, après un décevant film sur la tragédie du sous-marin russe Kursk, il retrouve aujourd’hui son meilleur niveau d’inspiration avec "Drunk".

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En se basant sur une théorie ouvertement provocante, Vinterberg s’interroge à la fois sur la fascination qu’opère l’alcool dans la culture populaire et les ravages que provoquent ses excès. Le film est traversé par une vitalité incroyable, qui ressemble à l’énergie du désespoir, car le cinéaste a perdu sa fille cadette dans un accident de voiture à quelques jours du début du tournage. "Drunk", bien plus qu’un démonstratif film à thèse, est devenu une sorte de cri de survie. C’est sans doute un de ses films les plus forts et les plus troublants. Et Mads Mikkelsen y livre une composition remarquable.

Nomadland

Repérée il y a trois ans grâce à "The Rider", un documentaire sensible sur un jeune cow-boy de rodéo victime d’un grave accident, Chloé Zhao explore cette fois une autre réalité américaine, en s’inspirant du roman "Nomadland" de Jessica Bruder. Soit l’histoire de Fern, une veuve sexagénaire qui, comme tant d’autres Américains de la classe moyenne, est frappée de plein fouet par la crise des subprimes. Incapable de rembourser sa maison, Fern prend une décision radicale : transformer sa petite camionnette en modeste mobile-home et sillonner l’Ouest américain, en vivant de petits boulots au jour le jour…

"Nomadland" navigue entre le documentaire et la fiction – le film fait intervenir des authentiques citoyens qui ont dû élire domicile dans leur van (comme Bob Wells, figure connue aux USA, auteur de "How to live in a van"), ce qui lui donne un accent supplémentaire de réalisme. Mais la grande prouesse de la réalisatrice, c’est de ne jamais tomber dans les clichés du "road movie" et de ne jamais s’appesantir ni s’apitoyer sur les difficultés de son personnage principal. Elle peut bien sûr compter sur le talent hors pair de Frances Mc Dormand (également coproductrice du film), qui incarne Fern avec une justesse et une dignité parfaite, évitant soigneusement l’écueil du rôle "tire larmes". A travers l’odyssée de cette femme libre, "Nomadland" dresse en creux un portrait implacable des Etats-Unis, et des millions d’oubliés du "rêve américain". Le film a valu à McDormand le troisième Oscar de sa carrière. Ce n’est que justice.

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Cruella

Le studio Disney n’en finit pas de revisiter ses classiques. Mais, à la différence d’"Aladin" et de "La belle et la bête", "Cruella" n’est pas le copié-collé du dessin animé originel "Les 101 Dalmatiens" en version live. Le film s’inscrit plus dans la logique de "Maléfique" avec Angelina Jolie : raconter, dans un "préquel", pourquoi un célèbre méchant est devenu comme tel. Ici, le réalisateur Craig Gillespie (réalisateur de "I, Tonya", excellent portrait de la patineuse Tonya Harding) s’empare de Cruella De Vil (Cruella Denfer, dans la version française), l’épouvantable snob fashionista qui veut s’emparer des dalmatiens de Pongo et Perdita pour se faire un beau manteau de fourrure – sur le plan du graphisme, une création de génie d’un des plus grands animateurs des studios Disney, Marc Davis, dans ce chef-d’œuvre qu’est le dessin animé "Les 101 Dalmatiens".

Dans "Cruella", on découvre ainsi comment une petite fille, Estella, perd sa mère, est recueillie par deux gamins de rue, Jasper et Horace. Passionnée de mode, la petite fille, devenue jeune adulte, parvient à se faire engager chez Liberty à Londres au début des années 70, où elle se fait repérer par "La Baronne", véritable papesse des tendances dans la capitale anglaise. Très vite, Estella ne supporte pas l’autorité méchante et narcissique de son mentor, et va se créer un personnage, Cruella, pour organiser des défilés de mode pour faire tomber la Baronne de son piédestal… La lutte, entre les deux femmes, sera sans pitié.

Casting trois étoilesEmma Stone face à une Emma Thompson qui s’en donne à cœur joie – , reconstitutions somptueuses du Londres de la high society, bande originale trépidante alignant les tubes de l’époque, rebondissements pétaradants… Rien ne manque dans cette superproduction. Au contraire, il y a tellement tout qu’il y a un peu de trop : généreux, Gillespie veut que le spectateur "en ait pour son argent" pendant près de deux heures et vingt minutes. Mais parfois, quelques coupes et plus de sobriété dans certaines scènes, sans enlever au film son exubérance, l’auraient rendu un peu plus léger. Néanmoins, c’est du grand spectacle populaire, qui mérite le grand écran. – Le film est disponible sur Disney +, moyennant un prix de 21 euros en plus de l’abonnement à la plateforme, mais mieux vaut vraiment le voir au cinéma.