Les critiques d’Hugues Dayez avec "Deux", une originale histoire d’amour

Il y a parfois des premiers longs-métrages qui semblent comme sortis de nulle part et qui vous imposent, en un clin d’œil, leurs personnages et leur ambiance. C’est le cas avec "Deux", premier film en français d’un jeune Italien, Filippo Meneghetti.

Deux

Nina et Madeleine, toutes deux sexagénaires, vivent dans deux appartements voisins au dernier étage d’un immeuble de Montpellier. Madeleine, veuve depuis quelques années, reçoit régulièrement chez elle sa fille et son petit-fils, moins souvent son fils, assez fâché contre elle. Madeleine a un secret : depuis la mort de son mari, elle vit dans son appartement avec Nina, son amour de toujours. Les deux femmes ont un projet : vendre l’appartement et vivre leur relation au grand jour dans leur ville préférée, Rome. Mais Madeleine n’ose pas franchir le pas…

Si l’amour lesbien est de plus en plus souvent abordé au cinéma, on ne peut pas en dire autant de la sexualité au 3ème âge. Filippo Meneghetti associe ces deux thèmes avec une force et une pudeur qui impose le respect. Pour incarner son couple d’amoureuses, il est allé chercher deux actrices d’exception : Barbara Sukowa (comédienne allemande complice de Fassbinder et de Margarethe von Trotta) et Martine Chevallier (sociétaire honoraire de la Comédie-Française). Les deux femmes ont une telle présence qu’on croit immédiatement à leur histoire, à leur passé, à leurs espoirs. Le risque de "Deux", dont l’action se concentre majoritairement dans deux appartements, était de produire du mauvais théâtre filmé, il n’en est rien : le cinéaste, avec des plans très inventifs mais sans esbroufe, évoque le manque, la douleur de la séparation, le poids du secret… Des thèmes déchirants mais abordés sans pathos, avec même un sens du suspense dramatique qui tient en haleine. "Deux" est une excellente découverte.

The invisible man

La nuit, dans une gigantesque villa ultra-moderne plantée au bord d’une falaise, une femme glisse sans bruit hors du lit conjugal et profite du sommeil de son mari pour s’échapper de la luxueuse propriété. On ne tarde pas à comprendre que Cécilia fuit un homme violent, véritable tyran domestique, et se réfugie chez un ami de sa sœur. Là, quelques jours plus tard, elle apprend que son mari s’est suicidé et qu’elle va hériter de sa fortune. Mais Cécilia ne croit pas à sa mort, et une mystérieuse présence invisible qui se manifeste autour d’elle semble lui donner raison…

Depuis le roman d’H.G.Wells, le thème de l’homme invisible a été fréquemment exploité au cinéma ; autant dire qu’on n’attendait pas grand-chose de cette nouvelle version, d’autant qu’elle était concoctée par Leigh Whannell, le créateur de l’horrifique saga "Saw". Mais le cinéaste australien, spécialiste du gore, surprend ici par sa sobriété. Plutôt que d’accumuler des effets spéciaux stériles, Whannell table sur l’art de la suggestion, et sur un principe hitchcockien, à savoir une héroïne qui a raison d’avoir peur, mais que tout le monde croit folle.

Elizabeth Moss, actrice révélée par la série "Mad Men" et confirmée par "The Handmaid’s Tale", trouve enfin un premier rôle d’envergure au cinéma (après un excellent second rôle dans "The Square", la Palme d’Or de 2017). Grâce à ces atouts, "The invisible man", même s’il ne révolutionne pas le genre, procure néanmoins des frissons bien agréables pour les cinéphiles.

The Barefoot Emperor

Dans leur film précédent, "King of Belgians", le duo de réalisateur Peter Brosens/ Jessica Woodsworth proposait une délicieuse fantaisie ; on faisait la connaissance du roi Nicolas III (campé par un flegmatique Peter Van den Begin) qui, en mission diplomatique à Istanbul, apprenait la fin de la Belgique (la Wallonie ayant déclaré son indépendance). Dans ce nouvel épisode, on découvre le monarque toujours en exil dans les Balkans car un nuage toxique a interrompu tout le trafic aérien. Victime d’un tireur isolé à Sarajevo, Nicolas III est blessé et va être hébergé sur une des îles Brijuni, en Croatie, dans l’ancienne résidence d’été de feu le maréchal Tito. Là, il va apprendre qu’après la Belgique, c’est au tour de l’Union Européenne de vaciller, et qu’il est pressenti pour devenir l’empereur de la "Nuova Europa", un mouvement qui semble porté par les extrêmes-droites…

Dans cet "Empereur aux pieds nus", on retrouve l’humour surréaliste du premier volet, mais ici, le rire se fait nettement plus grinçant. En réalité, le tandem Brosens/Woodsworth pointe cette fois l’échec de plus en plus manifeste des démocraties européennes, et le danger du retour des populismes. Il choisit toujours le biais de la fable plutôt que celui de la dénonciation frontale. Ici, visiblement subjugués par l’étonnante découverte du palais de Tito, les cinéastes se perdent parfois dans un vagabondage contemplatif qui dilue un peu leur propos. Reste malgré tout un style singulier original, porté par une distribution hétéroclite (face à Van den Begin, Udo Kier, Géraldine Chaplin…) qui crée la surprise.

En Avant

A l’origine, il y avait un monde magique, où cohabitaient elfes, centaures, enchanteurs… Mais au fil du temps, la technologie s’est imposée, et la magie s’est évanouie. Voilà le décor et le postulat de départ de la nouvelle production des Studios Pixar, "En avant". Dans cet univers de banlieue impersonnelle, un elfe, Ian, adolescent introverti, orphelin de père depuis sa naissance, a grandi avec son excentrique frère aîné Barley. Le jour de ses 16 ans, Ian reçoit de sa mère un étonnant cadeau hérité de son père : un bâton capable de relever des défis magiques… Comme celui de faire réapparaître son papa pendant vingt-quatre heures. Mais pour accomplir ce rêve, le chemin sera plein d’embûches…

Le réalisateur Dan Scanlon (qui avait signé "Monsters University", la suite de "Monsters Inc.") a lui-même grandi sans connaître son père, et son expérience personnelle lui a donné le point de départ de "Onward" ("En avant"). Ce récit d’un parcours initiatique d’un adolescent timide et mal dans sa peau comporte quelques jolies trouvailles de scénario – dont une très belle fin, qu’on se gardera bien sûr de révéler ici -… Dommage que l’art graphique du film, censé dépeindre la banalité quotidienne d’une banlieue californienne, soit à ce point dénué de poésie. "En avant" n’est pas déshonorant, mais c’est un Pixar relativement mineur, qui sort en salles entre deux films plus ambitieux ("Toy story 4" l’été dernier et "Soul" de Pete Docter l’été prochain).

Mine de rien

Une petite ville minière dans le Nord de la France. L’usine au pied de terrils a fermé, le chômage rien. Les malheurs s’accumulent sur la tête d’Arnaud (Arnaud Ducret) : sans emploi, il vient de perdre son père, sa mère est atteinte d’Alzheimer, sa femme s’est recasée avec un riche avocat et, s’il ne trouve pas rapidement un boulot, il risque de perdre la garde partielle de ses deux fils adolescents… C’est alors qu’au sein de son groupe de copains, surgit une idée folle : pourquoi ne pas essayer de monter un parc d’attractions dans l’usine désaffectée ?

Le modèle de cette comédie sociale est clairement à chercher du côté du cinéma anglais, chez "The full monty" ou "Pride". Mais si les intentions du réalisateur Mathias Mlekuz sont louables, la concrétisation de ces intentions à l’écran manque de subtilité. Le scénario est prévisible, et les personnages autour d’Arnaud semblent correspondre à un catalogue bien précis : le farfelu (Philippe Rebbot, de plus en plus horripilant à chaque film), le vieux grincheux (Rufus), la jolie fille amoureuse en secret (Mélanie Bernier), etc. Quant à Arnaud Ducret, vedette de la série télévisée "Parents mode d’emploi", son jeu monolithique manque singulièrement de relief. "Mine de rien" est une entreprise sympathique, mais hélas cousue de fil blanc.

La séquence JT