Les critiques d'Hugues Dayez avec "Cold War", la beauté parfaite d'une épure

Cold War
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Cold War - © Cinéart

Avec son film précédent, "Ida", le cinéaste polonais Pawel Pawlikowski avait remporté l’Oscar du meilleur film étranger en 2014. Son nouveau film, "Cold War" lui a valu le Prix de la Mise en scène au dernier festival de Cannes. Et c’est une merveille. 

Cold War

Dans la Pologne communiste des années 50, Wiktor, musicien professionnel, déniche des talents dans des provinces reculées. Un jour, il tombe sous le charme de Zula, jeune chanteuse blonde au charisme indéniable. Il l’engage dans la chorale nationale… Une histoire d’amour passionnée naît entre eux, mais Wiktor étouffe sous les diktats de l’art officiel. Profitant d’une tournée à Berlin, il passe à l’Ouest. Mais Zula semble ne pas partager son goût pour la culture occidentale, et s’accoutume très difficilement à la vie de bohême de Saint-Germain-des-Prés. Déchiré entre le joug polonais et la liberté française, le couple vit un parcours chaotique.

Filmé en noir et blanc, dans un format 4/3, presque carré, ramassant un parcours amoureux de douze ans en moins d’une heure et demie, "Cold War" a la beauté et la perfection d’une épure. Dans chaque séquence, Pawlikowksi va à l’essentiel, parvient à exprimer en un travelling ou un plan séquence les tourments existentiels de ses deux personnages. Ses interprètes, Joanna Kulig et Tomasz Kot, sont magnétiques et dirigés de main de maître. A l’heure où tant de films souffrent de longueurs et de bavardages, "Cold War" témoigne d’un art impressionnant de la mise en scène… Alors, pourquoi pas une Palme d’or ? Peut-être parce que certains reprochent au film une certaine froideur. Or cette froideur, cette distance, est inhérente au propos du film : deux êtres qui se débattent avec leurs sentiments dans une époque et un contexte glaçants. "Cold war", c’est du grand cinéma.

Bohemian Rhapsody

Enfin ! Après des années d’annonces et de rumeurs, le biopic sur le groupe anglais Queen sort sur nos écrans… Non sans quelques heurts : le réalisateur américain Bryan Singer – seul crédité au générique – a été débarqué du tournage, et remplacé par le Britannique Dexter Fletcher. Avant cela, lors de la première mouture du projet, en 2013, Sacha "Borat" Baron Cohen, pressenti pour incarner Freddie Mercury, avait quitté le bateau pour cause de "divergence de vue avec la production".

Difficile évidemment de connaître le véritable "making of" de ce biopic. Mais on devine qu’avec les membres survivants de Queen Brian May et Roger Taylor exerçant leur droit de regard sur le scénario, les producteurs ont eu du fil à retordre. Car il y a l’histoire "officielle" de Queen : comment un immigré parsi, Farrokh Bulsara, devient sous le nom de Freddie Mercury le chanteur emblématique du groupe, comment il compose des tubes atypiques comme "Bohemian Rhapsody"… Et puis il y a l’histoire "off" : les frasques de Mercury, ses partouzes hallucinantes, les rivalités fratricides dans le groupe…

Le film qui sort ce mercredi essaie d’aborder les deux aspects, indissociables pour comprendre l’aventure de Queen. Bien sûr, "the dark side of Freddie" est bien plus évoqué que montré ; il faut évidemment – box-office oblige – que ce biopic soit visible par tous… Mais les tensions et les luttes dans le groupe ne sont pas gommées, la dimension "gay mal assumé" de Mercury est aussi au cœur du film. Le film est donc moins lisse que ce à quoi on pouvait s’attendre.

Au final, la vraie réussite de "Bohemian Rhapsody", c’est son casting, dominé par Rami Malek ("Mr Robot") qui relève le défi de composer un Freddie Mercury plus que crédible ; il retrouve la gestuelle et même un peu de la présence du chanteur mythique. L’autre atout du film, c’est d’offrir en point d’orgue une reconstitution spectaculaire du concert de Queen au Live Aid de juillet 85, sans doute la plus mémorable prestation du groupe… On aurait donc tort de bouder son plaisir.

Loro

Silvio Berlusconi vu par Paolo Sorrentino. Le Cavaliere revu et corrigé par le réalisateur de "La grande bellezza" : c’est ça, "Loro", fresque de deux heures et demie (c’est la version courte (!), en Italie le film sort en deux parties). Toni Servillo, fidèle complice de Sorrentino, incarne Berlusconi. Comme il lui ressemble peu, il a trouvé une mimique pour l’évoquer, un sourire "Pepsodent" qui ne le quitte pas. Sur la longueur, c’est un peu agaçant.

Mais le problème viscéral du film n’est pas là ; il fait naître une vraie perplexité chez le spectateur : qu’a voulu dire le cinéaste ? Avec son indéniable sens de l’image, il filme d’interminables fiestas avec des bimbos dans des piscines, mais ces vidéo-clips ne nous apprennent rien sur Berlusconi qu’on ne savait déjà. Parfois, Sorrentino se risque à des scènes moins tape-à- l’œil et nettement plus intéressantes, comme lorsque l’épouse de Silvio lui assène ses quatre vérités avant de demander le divorce. Mais ces scènes intimistes sont noyées dans un fatras de séquences où Sorrentino se regarde filmer.

Il y a dix ans, le même cinéaste livrait "Il Divo", portrait cinglant d’un dinosaure de la politique Giulio Andreotti. C’était stylé, brillant, elliptique. Depuis lors, Sorrentino, lauréat de l’Oscar pour "La grande bellezza", se prend pour le Fellini du XXIème Siècle et livre des films plein d’esbroufe, où derrière la fulgurance des images, il ne dit, hélas, pas grand-chose. "Loro" en est hélas le parfait exemple.

En liberté 

Yvonne, jeune inspectrice de police à la Côte d’Azur, veuve d’un policier "mort au combat", découvre que son mari n’était pas le héros présenté comme tel par toute la municipalité, mais un infâme ripou. Désillusionnée, Yvonne veut tenter, d’une manière ou d’une autre, de réparer les torts de son époux. Elle croise le chemin d’Antoine, pauvre innocent qui a purgé huit ans de prison à cause des magouilles de son mari… Entre Yvonne et Antoine, des sentiments vont naître. Mais aussi beaucoup de complications.

Cette comédie est signée Pierre Salvadori, cinéaste attachant, fan de Lubitsch et d’Howard Hawks. Il a signé quelques pépites comme "Hors de prix" - un des rares bons rôles de Gad Elmaleh – et "Après vous" avec un José Garcia en grande forme. Pour "En liberté", il a choisi Adèle Haenel et Pio Marmaï. Si la première trouve bien ses marques dans cet univers un peu lunaire, le second, par contre, ne convainc guère. Il en résulte une comédie sympathique mais un peu bancale : tantôt une scène fonctionne, tantôt non… Dommage, car Salvadori a un vrai univers personnel.