Les critiques d'Hugues Dayez avec "Chanson douce", un honorable ratage

L'affiche de "Chanson douce"
L'affiche de "Chanson douce" - © DR

Il y a trois ans, Leïla Slimani remportait le Prix Goncourt avec un roman glaçant et inoubliable, "Chanson douce". Comme souvent avec les best-sellers, la tentation était forte d’adapter le livre au cinéma. C’est aujourd’hui chose (mal) faite par la réalisatrice Lucie Borleteau.

Chanson douce

L’intrigue se déroule dans un appartement parisien. Myriam, avocate, a cessé de travailler pour s’occuper de ses deux enfants en bas âge, tandis que son compagnon bosse dans l’industrie du disque. Myriam suffoque entre les quatre murs de son logis, et rêve de pouvoir retrouver son métier. Le couple va alors auditionner des nounous potentielles pour leur progéniture. Il tombe sur Louise, quadragénaire, veuve, polie, dévouée. Très vite, une situation de dépendance réciproque s’installe. Le couple ne peut plus se passer de cette nounou providentielle, véritable cordon bleu et aimant les enfants. Louise, elle, s’incruste de plus en plus dans cette famille de substitution, qui lui fait oublier sa vie solitaire et grise dans un minuscule appartement de banlieue… Mais cette interdépendance va tourner au drame.

Les premiers mots du roman de Leïla Slimani sont sans équivoque : "Le bébé est mort (…) La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés." Louise a tué les enfants avant d’essayer de se suicider. On connaît donc la fin ; le roman est construit comme un long flashback pour répondre à la question : comment un tel drame a pu se produire ? L’écriture de la romancière est remarquable ; sans l’ombre d’un dialogue, elle dépeint les états d’âme, alternativement, du couple et de la nounou.

La réalisatrice Lucie Borleteau ne respecte pas la structure du roman et garde une narration linéaire, conduisant vers le drame final. C’est une trahison de l’esprit du livre, qui évacuait délibérément tout suspense pour se concentrer sur une étude psychologique très subtile. Le film enchaîne au pas de charge les petits événements de cette famille, pour montrer l’emprise progressive de Louise. Toute subtilité disparaît dans ce dispositif.

L’autre erreur majeure du film, c’est son casting : Karin Viard incarne Louise. Malgré ses talents reconnus d’actrice, elle n’est pas le personnage. La nounou est décrite par Slimani comme une femme menue, qui n’impose jamais sa présence, et de laquelle suinte une mélancolie cafardeuse. Viard, c’est tout l’inverse : elle occupe l’espace, et déborde de vitalité énergique. A ses côtés, Leila Behkti, dans le rôle de Myriam, tire plus son épingle du jeu… Mais ce n’est pas suffisant pour donner au film la puissance émotionnelle du livre. Hitchcock disait " pour faire un grand film, n’adaptez jamais un grand livre. Emparez-vous plutôt d’un modeste bouquin pour pouvoir le trahir à votre gré ". Il avait raison : en s’attaquant à " Chanson douce ", Lucie Borleteau a eu les yeux plus grands que le ventre.

Knives out (A couteaux tirés)

Harlan Thrombey (Christopher Plummer), célèbre et richissime auteur de romans policiers, a réuni toute sa famille dans son luxueux manoir pour fêter son 85ème anniversaire. Le lendemain matin, la police et un détective privé (Daniel Craig) débarquent sur les lieux : le romancier est décédé pendant la nuit, et pas de mort naturelle… Les rivalités et petits secrets familiaux ne vont pas tarder à gangréner l’ambiance.

Sur le papier, "Knives out" ressemble à un croisement entre le jeu "Cluedo" et un classique d’Agatha Christie. Mais le réalisateur Rian Johnson (à qui l’on doit "Star Wars VIII"), auteur du scénario original, a réussi une prouesse : échafauder à la fois une intrigue pleine de chausse-trappes et de coup de théâtre, et la truffer d’un humour caustique au second degré. Ses personnages, comme le veut le genre du "whodunit", sont délibérément stéréotypés, mais ils sont interprétés par des acteurs qui s’en donnent à cœur joie. Jamie Lee Curtis, Toni Collette, Don Johnson, Michael Shannon… sont tous excellents et contribuent grandement au plaisir qui se dégage à la vision de cette réunion de famille meurtrière. Bref, tout cela est spirituel et hautement divertissant.

Last Christmas

Librement inspiré de l’increvable tube de Wham, "Last Christmas" est une comédie romantique écrite par Emma Thompson. Le film raconte les déboires de Kate (Emilia "Games of Thrones" Clarke), fan de George Michael, qui rêve de devenir chanteuse mais qui végète paresseusement comme vendeuse dans une boutique de décorations de Noël à Covent Garden. La rencontre avec Tom, un mystérieux jeune homme, va la pousser à se remettre en question.

"Last Christmas" lorgne clairement vers l’humour pétillant de "Love Actually" de Richard Curtis. Hélas, on est loin de cette réussite : Emma Thompson, malgré tout son talent, n’a pas trouvé le bon équilibre entre émotions et gags, et son scénario, très prévisible, tombe dans la mièvrerie. L’actrice oscarisée s’est réservé un second rôle, et campe la mère de Kate, exilée de l’ex-Yougoslavie, avec un accent caricatural qui ne lui sied guère. L’ensemble reste sympathique, mais trop mou pour convaincre.

Cléo

Cléo, dix-sept ans, tente de surmonter un traumatisme. Elle est la seule rescapée d’un accident de voiture, ses deux parents y ont perdu la vie. L’auteur de l’accident a pris la fuite. Cléo doit désormais vivre chez sa grand-mère avec qui elle n’a guère d’atomes crochus. Elle croit trouver du réconfort lorsqu’elle rencontre en boîte de nuit Léos, un jeune homme plus âgé qu’elle… Mais derrière sa douceur, Léos trimballe avec lui des fantômes qu’elle ignore.

Pour son premier long-métrage, la jeune cinéaste flamande Eva Cools filme avec tact la douleur de sa jeune héroïne dans un Bruxelles plein d’atmosphère. Si son scénario souffre de petites longueurs, ses portraits de personnages sont justes. La jeune Anna Franziska Jäger (fille de la chorégraphe Anne-Térésa De Keersmaeker) joue Cléo sans pathos – une prestation saluée récemment au Festival de Rome -, et Yolande Moreau incarne bien cette grand-mère pleine de bonne volonté mais incapable de bien communiquer avec sa petite-fille. Même si "Cléo" n’a pas le niveau de "Girl" de Lukas Dhont, il prouve que le cinéma flamand est aujourd’hui en plein renouveau.

Proxima

Sarah, astronaute française, s’apprête à participer à une mission d’un an dans l’espace. Cela représente un double défi pour elle : primo, subir des entraînements très durs, conçus par des hommes pour des hommes, secundo, tenter de préparer sa fille à une très longue séparation…

La réalisatrice Alice Winocour a le mérite d’aborder un monde, celui de la conquête spatiale, par un biais inédit, réaliste et peu glamour, celui des longs préparatifs, à la fois physiques et psychologiques. Eva Green trouve là un rôle intéressant dans un cinéma français qui semble l’ignorer trop souvent, persuadé sans doute qu’elle est entièrement gagnée à la cause du cinéma anglo-saxon.

Et pourtant, malgré ces ingrédients prometteurs, le film ne tient pas la distance. Parce que Winocour, une fois les enjeux posés, ne trouve pas de ressort dramatique nouveau pour les faire évoluer. Et dans la dernière partie, elle se permet une invraisemblance énorme qui casse le caractère réaliste de son scénario. Dommage.