Les critiques d'Hugues Dayez avec "A beautiful day", Prix d'interprétation à Cannes pour Joaquin Phoenix

A beautiful day (You were never really here)
A beautiful day (You were never really here) - © DR

Arrivé in extremis dans la compétition cannoise, le film "You were never really here" (titre original, rebaptisé "A beautiful day" sur le marché francophone) a remporté deux prix au palmarès : le prix du scénario pour la réalisatrice écossaise Lynne Ramsay (ex-aequo avec "The killing of a sacred deer" de Yorgos Lanthimos) et le prix d’interprétation masculine pour Joaquin Phoenix.

A Beautiful Day (You were never really here)

Joe, homme taciturne, régulièrement hanté par des images douloureuses de son enfance et de son passé de militaire, vit seul avec sa vieille mère. Il travaille comme homme de main pour un détective qui lui confie des missions musclées… Un jour, Joe se voit confier un travail difficile : tenter de retrouver la fille d’un sénateur. S’agit-il d’un kidnapping classique, ou la fillette est-elle tombée dans un réseau pédophile ? Avec un marteau pour seule arme, Joe s’embarque dans l’aventure…

Sur le papier, "A beautiful day" ressemble à un polar de série B, comme pourrait en tourner Mel Gibson ou Denzel Washington. C’est sans compter le talent original de Lynne Ramsay. Cinéaste furieusement indépendante, son intégrité et son refus des compromis lui a souvent joué des mauvais tours (après des mois de préparation, elle s’est vue confisquer les films "Lovely Bones" (tourné par Peter Jackson) et le western "Jane got a gun" avec Natalie Portman). Mais quand elle arrive à ses fins, elle livre des films qui sont des diamants bruts, comme l’inoubliable "We need to talk about Kevin" avec Tilda Swinton.

De son propre aveu, Ramsay adore les films muets, où l’image en dit plus qu’un long discours. Résultat, "A beautiful day" n’est pas un film bavard. Avec un sens visuel époustouflant, la réalisatrice dresse par petites touches et brefs flashbacks le portrait d’un homme blessé, traumatisé, qui a fait de la violence son moyen de défense face à la laideur du monde. Ramsay filme la violence sans en faire un spectacle comme chez Tarantino, mais plutôt en soulignant la douleur qu’elle engendre. Dans un rôle taiseux, quasi monolithique, Joaquin Phoenix impose une présence impressionnante. Les cinéphiles savent qu’une grande performance au cinéma n’est pas toujours liée à l’abondance de bons dialogues : d’Alain Delon dans "Le Samouraï" à Leonardo Di Caprio dans "The Revenant", certains rôles mutiques ont marqué l’histoire… Le Joe de Joaquin Phoenix vient s’ajouter à la liste grâce à ce film dur mais envoûtant.

Maryline

Après l’immense succès critique et public de son premier long-métrage "Les garçons et Guillaume, à table !", Guillaume Gallienne aurait pu surfer sur la vague et rester dans le même registre pour son deuxième film. Il n’en est rien : l’acteur réputé de la Comédie Française change de genre avec un drame dans lequel, cette fois, il ne joue pas et qui s’intitule "Maryline". Soit l’histoire (inspirée par un témoignage qu’a recueilli Gallienne il y a une quinzaine d’années) d’une jeune femme d’origine modeste, qui quitte son patelin d’enfance pour monter à Paris dans l’espoir de devenir comédienne. Humble et timide, Maryline manque de se faire broyer par des metteurs en scène tyranniques…

Le film dépeint les bas et les hauts de la carrière de la jeune femme, ses passages à vide, sa tentation de l’alcoolisme. Mais Gallienne ne construit pas un récit fluide et linéaire, il multiplie les ellipses ; dès lors son film désarçonne parce qu’il ressemble plus à une "collection de moments" qu’un portrait achevé. Heureusement, certains de ces moments comportent une vraie force dramatique, même si d’autres sont moins convaincants.  Mais surtout, le film a le grand mérite de révéler à l’écran une actrice de la Comédie Française, Adeline d’Hermy, qui tient avec talent le film sur ses frêles épaules.

M

Sara Forestier, actrice révélée par Abdellatif Kéchiche dans "L’esquive", passe elle aussi derrière la caméra et signe son premier long-métrage, "M". Elle y incarne Lila, une jeune fille sur le point de passer son bac mais qui redoute l’épreuve orale à cause de son handicap : elle est bègue. Au même moment, Lila tombe amoureuse de Mo, un jeune maghrébin très charismatique qui, derrière son bagout et son assurance, essaye de masquer lui aussi un handicap : il est analphabète. Entre ces deux marginaux malgré eux va se nouer une relation passionnelle…

Sara Forestier filme cette histoire d’amour au premier degré, avec fougue et sincérité. Et cette sincérité s’avère payante : malgré quelques naïvetés et maladresses de jeune réalisatrice, "M" émeut souvent parce que les personnages sont bien campés, et leur relation sonne juste. Et surtout, Forestier parvient à évoquer deux handicaps avec tact, sans jamais tomber dans le misérabilisme. Une jolie surprise.

Numéro Une

Une autre réalisatrice, d’une autre génération, revient cette semaine : Tonie Marshall. Celle qui avait connu le succès avec la comédie "Vénus Beauté Institut" signe un drame réaliste, "Numéro Une" sur un thème ô combien dans l’air du temps : le sexisme dans les entreprises. Emmanuelle Devos campe Emmanuelle Blachey, dirigeante brillante au sein d’une grosse boîte, approchée par un club féministe. Le club veut la pousser à briguer la direction d’une entreprise française du CAC 40, dont le patron va devoir abandonner les rênes pour raison de santé. Emmanuelle se tâte, puis accepte la proposition. Mais elle va vite se rendre compte que sa candidature est perçue comme une déclaration de guerre dans un univers très masculin, où tous les coups, même les plus bas, sont permis…

Que voilà un thème intéressant, si peu traité au cinéma ! Encore faut-il trouver le bon angle pour le développer dans une fiction à la fois crédible et passionnante. Or, Tonie Marshall semble hésiter entre plusieurs options : elle essaye à la fois de dresser le portrait de cette femme d’affaires dans sa vie privée – ses relations difficiles avec son père hospitalisé, avec son mari britannique – et de dépeindre un monde plein de rivalités feutrées et de mondanités sournoises. Mais elle ne trouve jamais le bon équilibre, et son film s’égare dans des portraits secondaires et des scènes inutiles. "Numéro Une" est un pétard mouillé, d’autant plus décevant que son accroche était prometteuse.

The Snowman

Pas besoin d’être grand clerc pour le savoir : les polars scandinaves ont aujourd’hui la cote. Après les adaptations multiples de "Millénium" au cinéma et en BD et des romans de Camilla Läckberg, voici "The Snowman", inspiré d’un bouquin du romancier norvégien Jo Nesbo. On y retrouve à peu près tous les ingrédients du genre : un flic très doué tentant de revenir sur le terrain après un long passage à vide (Michael Fassbender), un serial killer, une enquête qui trouve ses racines dans un passé lointain et des traumatismes d’enfance…

Tout est là, et pourtant, le film de Tomas Alfredson ("La Taupe") ne passionne guère. En cause, le format même du film : obligé de ramasser en deux heures une intrigue touffue, "The Snowman" va au pas de charge, des nombreux personnages sont à peine esquissés, et certains raccourcis du scénario sont bancals. Un constat s’impose : ces romans fonctionnent beaucoup mieux à la télévision qu’au cinéma, la durée d’une série permettant de sauvegarder la complexité de l’univers d’origine et d’installer valablement tous les personnages.

Justice League

Les Studios Disney, en rachetant le catalogue Marvel, ont lancé au cinéma le concept du "super héros family pack", réunissant dans un même film – "The Avengers" - Hulk, Thor, Iron Man, etc… Comme le succès de cette nouvelle franchise fait des jaloux, les Studios Warner, détenteurs quant à eux de DC Comics, ont décidé de riposter avec "Justice League", soit la réunion de Batman, Superman, Wonder Woman et autre Aqua Man dans un même film, dirigé par un spécialiste du genre, Zack Snider.

 Hélas, le tout fait parfois moins que la somme des parties : "Justice League" est un gros ratage. D’abord parce qu’il faut re-présenter chaque super-héros isolément avant de provoquer leur grande réunion pour combattre un ennemi commun, et ce temps d’exposition bouffe plus d’un tiers du film. Ensuite, parce que le scénario se perd dans des méandres tarabiscotés qui ne tardent pas à provoquer le désintérêt : perdu dans un déluge d’effets spéciaux déjà vus et revus, le spectateur s’ennuie mortellement… On est loin de la réussite précédente de Warner en la matière, "Wonder Woman", qui révélait Gal Gadot et qui distillait un charme rétro très distrayant.