Manou Gallo : "En tant que femme instrumentiste, il faut faire le double du travail d’un homme"

La bassiste belgo-ivoirienne a dû se battre pendant toute sa carrière pour s’imposer. Aujourd’hui bien établie, elle revient cette année avec plusieurs projets.

Depuis toute petite, Manou Gallo préfère casser les codes, s’émanciper des attentes et revendiquer sa liberté. À l’âge de 8 ans, dans la ville de Divo en Côte d’Ivoire, elle commence à prendre les casseroles de sa grand-mère pour battre la mesure plutôt que de faire la vaisselle. Très vite, elle se met à jouer sur des tambours parleurs, des instruments réservés aux hommes selon la tradition du pays. Cette petite fille est prise "pour une sorcière", pour un énergumène qui défie les coutumes. "L'être humain a peur de l'inconnu. S’il voit quelque chose qui n’est pas naturel ou qui ne fait pas partie de sa société, il trouve cela étrange. Le fait de jouer au tambour a levé beaucoup de questions."

Soutenu par sa grand-mère, cet enfant surdoué devient le cœur des conversations. Manou Gallo est rapidement invité aux funérailles et aux baptêmes de la région pour venir se produire. De cette manière, elle se fait repérer par le groupe Woya qu’elle intègre vers ses 12 ans. Sa rencontre avec Marcellin Yacé, chef d’orchestre et producteur du groupe, sera déterminante dans sa carrière. Il lui fait découvrir les instruments modernes (la guitare, la basse, la batterie) et lui apprend le solfège et les harmonies.

Jouer de la basse comme des percussions

"Je vais très vite être attirée par la basse, le son grave et la rythmique. De manière instinctive, puisque je suis percussionniste de naissance, j’aurais dû être attirée par la batterie. Mais ça n'a pas été le cas." La combinaison de son amour pour la rythmique et de son attirance pour la basse constitue sa particularité. " Aujourd’hui, quand on écoute mon jeu, on entend que je suis beaucoup plus percussif que bassiste. Je ne joue pas la basse moderne comme un accompagnement, mais bien comme l’instrument leader car techniquement j'ai travaillé la rythmique de cet instrument", souligne Manou Gallo.

Après avoir joué dans les plus grands stades d’Afrique jusqu’à l’âge de 18 ans, l’aventure avec Woya s’arrête. Michel De Bock, tour manager de Zap Mama qui l’avait repérée lors d’un festival, la contacte peu de temps après pour lui signaler que le groupe mené par Marie Daulne organise des auditions. Direction la Belgique pour la bassiste, où elle habite encore aujourd’hui. Elle restera avec le groupe pendant une dizaine d’années. "À l’époque, il n’y avait pas internet. Pour ouvrir les yeux, il fallait voyager. Il fallait voir les choses. Zap Mama m'a permis d'aller voir le monde, de découvrir ce dont mon père adoptif, Marcellin Yacé, me parlait, d'en apprendre plus sur tous ces grands musiciens."

Une musique traditionnelle mélangée à la culture occidentale

Toutes ces nouvelles découvertes, connaissances et rencontres, elle les fait vivre dans sa musique. Les musiques traditionnelles de sa région fusionnent avec la culture occidentale. Elle publie trois albums en solo (Dido en 2003, Manou Gallo en 2006 et Lowlin en 2010) avant de faire une pause de huit ans. Une période dont elle a besoin pour penser la suite et perfectionner sa technique. "J'ai passé des heures et des heures dans ma cave en train de tenter de taper sur une seule note et avoir la rythmique. Il faut avoir un côté un peu chelou pour faire ça!", plaisante-t-elle.

Cette pause lui a également été nécessaire pour s’assumer en tant que bassiste. "Dans ma musique, je n'avais pas envie qu'on m'impose un style de musique. Je savais qu'en tant qu’instrumentiste, le fait d'être connu allait être difficile. Mais lorsqu’on est une femme, il faut faire le double du travail d’un homme." Elle note qu’elle n'a rencontré que peu de musiciennes dans les clubs de jazz bruxellois qu’elle fréquentait à son arrivée en Belgique. "Il faut sans cesse se battre contre des clichés. Mais je le savais. Je savais que ça allait prendre beaucoup de temps. Le plus important était d'être cohérente avec moi-même et d'être en harmonie avec ce que je suis et ce que j'ai envie d'être : être une musicienne qui fait sa musique et avoir la liberté de sauter de branche en branche. D'avoir cette liberté de faire du funk, du jazz, des chansons traditionnelles de chez moi. Cette liberté est fondamentale."

Un album prévu l’année prochaine

Elle revient ensuite avec Afro Groove Queen en 2018, enregistré aux Etats-Unis et réalisé avec le légendaire bassiste et producteur américain Bootsy Collins. Remontée à bloc, elle prévoit déjà un album pour l’année prochaine. Les premiers singles seront dévoilés au cours des prochains mois et un mini-album est prévu pour la fin de l’année. À côté de cela, elle travaille sur un nouveau projet baptisé Aliso, qui veut dire "vivons la vie", dans lequel elle rend hommage à des musiciens du continent africain comme Fela Kuti, Manu Dibango ou Franco Luambo. "Je travaille avec Christian McBride, un musicien de jazz et très grand contrebassiste. Je réécris la musique des artistes qui m'ont touchée, c’est un projet très ouvert."