Cy Twombly photographe : une expérience du polaroïd

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Il est devenu sans doute illusoire d’encore pouvoir tirer des photos semblables à celles que Cy Twombly (1928-2011) a prises pendant un demi-siècle avec un appareil Polaroïd. Le procédé a été évincé par le numérique et ce sont les « impressions à sec » d’une centaine des instantanés réalisés par l’artiste qui sont exposés au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

Cy Twombly est surtout connu pour avoir intégré l’écriture dans ses tableaux : elle y apparaît sous la double apparence de la vitesse et de l’hésitation, entre dérapages contrôlés et tentatives délibérées d’effacement.Twombly a transféré cet aspect relativement indéterminable de l’image, le « qu’est-ce que c’est » ou le « d’où cela vient-il » dans ses photos : il y introduit le flou et joue sur le rendu des couleurs en les atténuant.

Les toutes premières photos exposées ont été prises à Tétouan, en 1951 : une série en noir et blanc où l’on voit un bord de table, une chaise vide, la lumière venant de biais sur une nappe.Il n’y a pas âme qui vive dans les parages et cette absence est une constante dans son œuvre photographique. Toutefois, la trace du passage de l’homme y est omniprésente ; le strict alignement des temples d’Agrigente en porte la marque, de même que le joyeux bric-à-brac d’une brocante à Lexington (Virginie), la ville natale de Twombly.

Le flou dont il entoure les objets tend à rendre leur « origine » indécidable : il en va ainsi pour l’affiche de l’exposition, des pinceaux maculés de couleur que l’on peut voir comme des troncs dans une forêt de bambous, tout comme il y a de quoi se méprendre sur l’image d’une étrange variété de cédrat qui, le flou aidant, ressemble à une main de bananes. Non loin de ces photos d’agrumes, les frondaisons d’un parc envahissent l’espace entier de l’image, comme le feraient d’inquiétantes volutes de fumée, et l’image se met littéralement à gronder (dans la revue Tel Quel, en 1976, Marcelin Pleynet évoquait déjà cette dimension sonore en termes de « peinture par l’oreille » au sujet de Twombly). Ailleurs encore, Twombly s’est livré une réinterprétation d’un herbier qui aurait sans doute plu à Francis Ponge.

Hormis les photos, l’exposition rassemble quelque tableaux, dont un très bel éloge de « la tristesse qui jette une ombre sur son cœur » - éloge non dépourvu d’humour, comme si le chagrin pouvait être prétexte à un peu de tendresse amusée.

On s’étonne, au passage, qu’un cartel souligne que l’écriture de Twombly est « inimitable ». En est-on bien certain et, le cas échéant, qu’est-ce que cela prouve ? Le parcours se termine sur une vision d’éternité, le soleil se détachant sur le golfe de Gaète où l’artiste séjournait : lumière minérale, impeccable, comme il doit s’en répandre vers les mers de l’Arctique.

Cependant, c’est une vertu des photos de Twombly de rendre intense la présence du sujet en dissolvant l’objet : dans la simulation d’une certaine négligence, il dénonce la vulgarité, voire l’obscénité des images léchées, trop bien faites.

Philippe Dewolf

Cy Twombly, Photographs 1951-2010. Bruxelles, Bozar, jusqu’au 29 avril 2012.

Six auteurs signent Poésie pour Cy Twombly et présentent leurs parcours dans une séance nocturne littéraire, le 24 avril 2012.

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