La vérité, une belle rencontre entre Catherine Deneuve et Juliette Binoche

La complicité entre Juliette Binoche et Catherine Deneuve qui n'avaient jamais tourné ensemble avant le film de Kore Eda, "La vérité"
La complicité entre Juliette Binoche et Catherine Deneuve qui n'avaient jamais tourné ensemble avant le film de Kore Eda, "La vérité" - © VINCENZO PINTO - AFP

Le film du grand cinéaste japonais Hirokazu Kore Eda a ouvert la 76ème édition de la Mostra hier soir au Lido de Venise : tourné en France, et en français, il propose un face-à-face mère-fille entre deux grandes actrices qui n’avaient encore jamais tourné ensemble : Catherine Deneuve et Juliette Binoche.

Comment ont-elles vécu ce tournage, sous la direction d'un réalisateur qui ne parle que japonais? 

Catherine Deneuve : l’expérience était très originale, très complexe.. la première semaine a été un peu plus difficile, il fallait le temps de s’habituer à regarder quelqu’un et écouter quelqu’un d’autre puisque tout passait par la traductrice de Kore Eda. Mais après un certain temps, d’abord quand on pose des questions ou qu’on veut dire des choses, c’est vrai qu’on limite les choses à l’essentiel. D’ailleurs, il n’y avait pas de bavardage sur le tournage, c’était quand même quelque chose d’assez particulier. Mais sur le visage, et finalement les expressions, on peut lire quelque chose et avant même qu’il fasse des commentaires à sa traductrice pour nous les transmettre, moi je sentais sur son visage, je sentais vraiment si c’était la direction dans laquelle il voulait qu’on aille ou pas. Donc, voilà ça reste vraiment une expérience très particulière, unique et qui a dépassé la contrainte énorme qui est celle qu’on a dans la vie générale de communiquer, mais je suis vraiment contente de l’avoir fait. Et très contente d’avoir tourné avec Kore Eda, malgré la frustration qu’il y a de ne pas pouvoir s’exprimer directement envers quelqu’un.

Pour Juliette Binoche, ce n'était pas tant la communication verbale qui lui a posé question mais plutôt, la compréhension de la direction d'acteurs, dans laquelle elle a fini par apporter sa propre sensibilité.

Juliette Binoche : pour ma part, j’ai la réputation de beaucoup préparer les films et quand j’ai demandé à la production, si je pouvais préparer, on m’a dit : non, non, Monsieur Kore Eda ne veut pas que vous prépariez le film. Donc, je me suis contrainte à obéir, et au début, j’attendais toutes les indications de Kore Eda que j’allais découvrir. Et en fait, j’ai vu que pendant les prises, il "jouait" avec moi, c’est-à-dire, il respirait avec moi, il jouait même s’il ne comprenait pas les mots. Et je me disais : pourquoi il a besoin de bouger comme ça pendant les prises ? par politesse, je n’ai rien dit parce que je ne voulais pas le déranger, mais je me demandais : mais à quel moment, il va s’arrêter ! parce que je ne voyais que lui qui jouait et moi qui essayais vaguement de comprendre vers quoi il voulait que je tende.

Et puis, à un moment, on a eu la scène de dîner entre Catherine et moi, où je la provoque, et je savais que c’était un des moments culminants dans cette relation, où j’attaque ma mère, face à cette fameuse vérité, on ne sait pas vraiment ce que c’est.. mais en tout cas, même si Kore Eda a dit au début que c’était une comédie, je ne voyais pas dans mon personnage, tellement de comédie, mais plutôt une femme qui était blessée par les mensonges de sa mère, ou en tout cas cette vérité qu’elle n’arrivait pas à retrouver dans les mots de sa mère. Et à partir de là, j’ai senti que Kore Eda a laissé tomber (enfin, il me contredira peut-être) parce que j’ai commencé à pleurer, à rentrer dans une zone qu’il n’imaginait pas parce que ce n’était plus de la comédie, mais cette fameuse " sériosité " de mon personnage que le personnage de Catherine souligne dans le film : Mais qu’est-ce qu’elle peut être sérieuse, celle-là ! Et je me dis que finalement, j’avais un peu ça à endosser dans le film, ce côté sérieux pour pouvoir pousser aussi la comédie. Et je me souviens, le lendemain, quand Kore Eda a visionné les rushes, il a dit : Merci, tu as donné la profondeur à la scène, et à ce moment-là, il n’a plus bougé, ou gesticulé, ou essayé de m’aider à jouer, c’était plus une espèce de bateau tranquille qui allait à son port et qui se laissait embarquer par tous ces acteurs et ces actrices de ce film. Voilà, moi c’est un peu ça que j’ai ressenti.

Et puis ce qui se passait entre Catherine et moi, finalement - et les autres personnages, bien sûr, mais bon, quand même un des noyaux du film c’est cette relation-là, c’était tout simplement d’abord être dans cette attente entre deux actrices qui ne se sont jamais croisées au cinéma, qui se sont vues à travers des films, ou dans d’autres circonstances dans la vie.. Mais finalement cette rencontre-là, elle prend sa dimension parce que justement il y a un film qui a été attendu tant d’années sans le savoir. Et pour ça, c’est vrai que le cinéma a sa magie, dans ce sens-là, parce qu’elle nous fait rencontrer, quand on ne s’y attend pas forcément.