Mostra Jour 9 : "Mektoub my love", le naufrage d'Abdellatif Kechiche

Le casting de "Mektoub, my love"
Le casting de "Mektoub, my love" - © TIZIANA FABI - AFP

C’est aujourd’hui qu’est présenté en compétition "Mektoub, my love", le nouveau film du cinéaste franco-tunisien Abdellatif Kechiche, qui avait remporté il y a quatre ans la Palme d’Or pour "La vie d’Adèle". Le film s’inspire très librement d’un roman de François Bégaudeau (l’auteur d’ "Entre les murs"), "La blessure, la vraie", paru en 2011.

Au début de "Mektoub, my love", dont l’action se déroule en 1994, on découvre Amin, un jeune garçon qui a abandonné ses études de médecine à Paris et qui revient pour l’été dans le Midi de la France, à Sète, pour y passer ses vacances dans sa famille. Dès son arrivée, Amin va rendre visite à son amie d’enfance, Ophélie, et surprend son cousin Toni en train de lui faire l’amour … La situation crée un malaise parce qu’Ophélie est officiellement fiancée à Clément, un jeune militaire parti en mission dans le Golfe.

Amin recueille les confidences d’Ophélie, qui travaille à la ferme de ses parents et qui fait mine de ne pas trop souffrir des infidélités de Toni, qui drague absolument tout ce qui bouge sur la plage… Au milieu d’un groupe de garçons et de filles qui veulent profiter au maximum de leurs vacances, Amin va observer les jeux de séduction, les tromperies, les sorties en boîte, etc…

J’ai essayé de vous raconter "Mektoub, my love" de la façon la plus cohérente possible, mais en réalité, dans cette interminable chronique de trois heures, Abdellatif Kechiche semble enchaîner de longues séquences anecdotiques – la banalité des dialogues est terrifiante – sans se soucier le moins du monde d’une quelconque progression dramatique. On assiste, affligé, à une succession d’instantanés, de scènes comme "prises sur le vif" qui ne présentent aucun intérêt. Résultat : à l’issue de la projection, le film a été un peu applaudi par les fans de Kechiche, mais surtout beaucoup hué…

Avec "Mektoub", Abdellatif Kechiche est à un tournant de sa carrière. Un mauvais tournant : le succès semble être monté à la tête du cinéaste. Tant que Kéchiche était encadré par des producteurs, comme feu Claude Berri pour "La graine et le mulet", qui reste sans doute son meilleur film, tout allait bien… Et puis l’artiste a commencé à se croire tout-puissant, et à décourager par ses caprices plusieurs producteurs de renom. Pour "Mektoub my love", il est en conflit avec le groupe France Télévision, qui avait signé pour un seul film, or Kéchiche veut faire deux films avec "Mektoub" (celui-ci porte d’ailleurs le sous-titre "Canto Uno"). Quand on voit déjà que ce film de trois heures ne raconte rien, on comprend la réticence des producteurs à financer le montage et la sortie d’un deuxième volet.

Le plus embarrassant, c’est de voir Kéchiche de plus en plus hanté par ses obsessions sexuelles. C’était patent dans "Vénus noire", dans lequel il filmait interminablement les exhibitions de la Vénus hottentote. Dans "La vie d’Adèle", les scènes de sexe étaient encore plus présentes, mais elles avaient une légitimité, elles racontaient la passion des deux jeunes filles. Mais ici, rien de tel. "Mektoub my love" s’ouvre par une scène de sexe longue et voyeuriste, et pendant tout le reste du film, la caméra de Kechiche filme souvent, trop souvent, les fesses des filles qui se trémoussent dans des minishorts à la plage ou sur des pistes de danse. Que Kechiche ait ses obsessions, c’est son droit le plus strict, mais qu’il prenne aujourd’hui la pose du grand Auteur maltraité par ses producteurs pour masquer la vacuité de son film et l’étroitesse de son inspiration, c’est carrément insupportable.