Les critiques d’Hugues Dayez à Cannes : Rien à foutre, un rôle fort pour Adèle Exarchopoulos

L’idée de départ du film "Rien à foutre" est absolument formidable. Raconter le quotidien de Cassandre, une jeune hôtesse de l’air employée dans une compagnie low cost.

Le duo de réalisateurs, le Bruxellois Emmanuel Marre et sa compagne Julie Lecoustre viennent du cinéma documentaire. Emmanuel Marre, c’est le réel qui l’inspire :

"J’étais sur un Charleroi – Barcelone, et en fait, il y avait un surbooking, et donc, ils m’ont mis au premier rang. Donc, j’étais juste en face des deux hôtesses sur leur jump seat. Et voilà, ce jour-là, il y avait, je pense, une des deux hôtesses qui devait vivre un truc pas facile, vraiment pas facile, et au décollage, j’ai vu quelqu’un de très perdu, je me suis dit : mais qu’est-ce que c’est que cette vie ? Juste le petit temps du décollage, j’ai à peine croisé son regard, et je me suis demandé : c’est quoi sa vie, en fait ? qu’est-ce qu’elle a laissé au sol, où est-ce qu’elle est partie ?"

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Adèle Exarchopoulos à Cannes en 2021 © Pascal Le Segretain/Getty Images

La deuxième bonne idée du film est d’avoir confié le rôle de Cassandre à Adèle Exarchopoulos. L’actrice française a suivi une formation d’hôtesse de l’air pour mieux se préparer au rôle. Et selon elle, à quoi rêve son personnage ?

"Moi je pense qu’il y a une part de fantasme, répond Adèle Exarchopoulos, mais il y a surtout une fuite, en fait. Il ne faut pas oublier qu’elle part suite à la mort de sa mère. Je pense qu’il y a une fuite, il y a un fantasme d’une génération de se dire : tiens, je vais accéder à des choses légères, plus brillantes, et que pour elle, la lumière, c’est ça, et finalement, elle s’y perd beaucoup. C’est quelqu’un qui ne prend pas trop soin d’elle, Cassandre, et ni soin des autres parce que je pense qu’elle manque d’amour et que personne ne remplace une maman. Donc, je pense que c’est quand même ça la faille du personnage, qui fait qu’elle fantasme le métier d’hôtesse et qu’elle se dit qu’elle va voyager, qu’elle va avoir des souvenirs, qu’elle va exister, qu’elle va être quelqu’un ! Et aujourd’hui, c’est un peu ça notre génération, tout le monde veut être quelqu’un mais ça veut dire quoi ?"

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Adèle Exarchopoulos et Lea Seydoux à Cannes en 2013 pour "La vie d’Adèle" © Valery HACHE
Lea Seydoux et Adèle Exarchopoulos à Cannes en 2013 © Valery HACHE
Adèle Exarchopoulos et Abdellatif Kechiche à la projection de "La vie d’Adèle", en 2013 à Cannes © LOIC VENANCE / AFP
Abdellatif Kechiche recevant la Palme d’Or en 2013 avec Lea Seydoux et Adèle Exarchopoulos © Valery HACHE

Adèle Exarchopoulos est devenue star du jour au lendemain en 2013 à Cannes, lorsque le drame "La vie d’Adèle", d’Abdellatif Kechiche remportait la Palme d’Or. Depuis lors, elle a tourné près de 20 films. À 27 ans, est-ce qu’elle arrive à conserver l’émerveillement de ses glorieux débuts ?

"Je me sens tellement privilégiée de faire un métier que j’aime, à mon âge, que tu ne peux pas être blasée pour moi, tu n’as même pas le droit, en fait… Après, les premières fois, et l’insouciance, tu ne les recrées pas, mais une fois de plus, ce qui est différent à chaque festival de Cannes, c’est avec qui tu viens, en fait. Et pour moi, c’est ça qui influence complètement ton Festival. Moi je pense qui fait que tu gardes contact avec la vraie vie, c’est ton éducation, ton entourage. Si, quand tu rentres chez toi, on te traite comme quelqu’un de différent, forcément, tu vas te façonner différemment, mais moi, à partir du moment où le regard des gens que j’aime, qui comptent, qui sont là au quotidien, avec moi, il est complètement normal, en fait… Chez nous, on ne parle pas trop de cinéma, ça n’est pas du tout un tabou, mais voilà, on me dira : trop cool, tu vas faire ce projet, j’espère que ça va te faire plaisir, et boum, on est tous vachement dans la vraie vie ! Donc, je pense que les gens qui se perdent un peu là-dedans, ce sont des gens qui sont seuls ou qui se sont peut-être perdus entre ce que les gens attendent de toi, et qui tu es vraiment !"

Adèle Exarchopoulos a retrouvé un rôle fort, avec "Rien à foutre", un film qui fait solidement réfléchir sur les dérives de notre époque.