"Tes Yeux ont vu" : l'insoutenable périssabilité de l'être

Tes Yeux ont vu, Jérôme Dubois
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Tes Yeux ont vu, Jérôme Dubois - © Editions Cornélius

Un ouvrage qui modernise le mythe de Frankenstein et interroge notre notion du temps et notre rapport à l’éphémère.

 

Après Jimjilbang, sa bande dessinée dans laquelle il proposait un voyage déambulatoire cauchemardesque en Corée du Sud, le jeune auteur français Jérôme Dubois revient avec “Tes Yeux ont vu” aux éditions Cornélius. Tandis que le Professeur Loew se fait congédier de son laboratoire par le collège administratif, un homme dans une cave se défait de ses bandelettes dont il est entouré. “Emet” est la création de cette mystérieuse femme scientifique désormais sans emploi, quarantenaire seule dans une grande maison à la campagne. Emet a 42 jours quand il se réveille et sort de son cocon de bandages. Il ne sait rien de la vie, des conventions, de qui il est et pourquoi il a été créé et pourtant au fond de lui, il semble comprendre certaines choses. Emet se sent responsable de la solitude de sa créatrice et en est finalement le reflet. Le Professeur Loew, de son côté, va devoir faire face à la dégradation de son oeuvre et l’irrémédiable mort qui attend Emet. Comme les autres avant lui, il n’est pas viable et pourtant la scientifique persévère, s’obstine, elle croit en la singularité de sa créature.

 

Dans le roman “Frankenstein ou le Prométhée moderne” de Mary Shelley, un scientifique qui se prend pour Dieu dans son pouvoir de donner la vie ou la mort assemble de toutes pièces une créature. Mais n’assumant pas son aspect hideux, il l’abandonne et le monstre part se venger. Dans “Tes Yeux ont vu”, Jérôme Dubois explore et revisite ce mythe habilement en lui insufflant un souffle moderne. La scientifique mystérieuse n’a rien d’une savante folle et n’abandonne pas sa créature, bien au contraire, elle la protège et la couve. C’est “Emet” lui-même qui veut fuir pour ne pas blesser sa conceptrice, il a compris qu’il était le reflet de la solitude du Professeur, mais comme le Docteur Frankenstein, Loew n’accepte pas son échec. La créature est une énième tentative désespérée de Loew de montrer son talent et de ne pas finir seule. La bande dessinée de Jérôme Dubois interroge aussi le rapport à l’éphémère et à la temporalité, Emet n’a que 42 jours et il est destiné à mourir quelques jours après, comme les autres il participe à un cycle sans fin.

“Tes Yeux ont vu” de Jérôme Dubois

Editions Cornélius

Septembre 2017