Nick Rodwell, l'homme derrière l'affaire.

" Monsieur Bourdon ? Nick Rodwell à l'appareil. Je vous appelle car je lis tous vos billets, où vous faites de fausses interviews de gens connus. Je tiens à vous rencontrer. Retrouvez-moi au Musée Hergé cet après-midi ".


Nick Rodwell... Un des hommes les plus critiqués de notre pays. On le décrit comme un être avide d'argent, qui cadenasse toute utilisation de l'image de Tintin, et qui en a fait un produit de luxe, en l'éloignant du jeune lectorat. J'avais très envie de le rencontrer. Voir ce qu'il y a derrière tout cela. L'homme derrière l'affaire. Je me rends donc au Musée Hergé. Rodwell m'attend devant l'entrée. " Je voulais vous voir dans un endroit calme et pas trop fréquenté. J'ai tout de suite pensé au Musée. "

L'homme est élégant et s'avance d'un pas fringant dans les allées du Musée. " J'en ai marre de toutes ces choses qu'on écrit sur moi. Je ne suis pas méchant. Je veux juste défendre le patrimoine magnifique laissé par Hergé. Être le garant sa qualité. Je suis à Tintin ce que l'AFSCA est au fromage de Herve. "

 

Rodwell nous amène devant une statue du Professeur Tournesol. Il s'arrête. Regarde autour de lui, l'air suspicieux. Je lui demande si tout va bien. Il me sourit mystérieusement, puis tire sur le pendule tenu entre les doigts du personnage. La statue pivote et le mur derrière elle s'ouvre. Je reste bouche bée. " Suivez-moi ". Je marche dans les pas de mon hôte. Nous nous avançons dans un long couloir étroit et sombre. Au fond, un ascenseur. Nick Rodwell pose son pouce sur un bouton. Un scanner rouge trace ses empreintes de haut en bas. Une voix féminine robotique retentit : " Empreinte digitale identifiée ". Une petite trappe s'ouvre à hauteur de visage et un appareillage en jaillit. Nick Rodwell appuie son menton sur ce dispositif. Son oeil est scanné à son tour. Je ne sais plus quoi dire. Un bip retentit, et une lumière verte s'allume. La porte de l'ascenseur s'ouvre. Nous y pénétrons. Je lui demande où nous allons. " Vous allez voir " me répond-il.


L'ascenseur descend à toute vitesse. Je dois m'accrocher à une rampe pour ne pas tomber. Nick Rodwell, lui, reste droit, impassible. Les portes s'ouvrent. Un long couloir s'étend devant nous. Je suis toujours Rodwell. Nous approchons d'une immense porte métallique, gardée par deux agents de sécurité armés jusqu'aux dents. Je demande à nouveau à mon hôte où il m'emmène. Il se tourne vers moi. " Ici... "

 

Les portes s'ouvrent. Je n'en reviens pas. Devant moi, un immense laboratoire, rempli d'ordinateurs. Des hommes en blouse blanche s'affairent. Mais où sommes-nous, bon sang ?

 

Nick Rodwell s'assied dans un grand fauteuil en cuir et me tourne le dos. Un chat blanc vient se coucher sur ses genoux. " Bienvenue dans la base secrète de Moulinsart "

Il appuie sur un bouton d'un gigantesque tableau de commande. Deux panneaux s'ouvrent, dévoilant des dizaines d'écrans, filmant ce qui semble être des intérieurs de maisons . Je ne comprends décidément plus rien. La voix de Rodwell se fait neutre, froide. Presqu'effrayante.

 

" Voyez-vous, Monsieur Bourdon, la société Moulinsart connaît de nombreux ennemis à travers le monde. Des personnes qui veulent nuire à notre mission. Qui estiment savoir mieux que nous ce qui est bon ou non pour Tintin. Ils se trompent. J'ai dédié toute ma vie à la défense de l'héritage précieux d'Hergé, et personne ne me le reprendra. Vous m'entendez ? Personne ? "

 

Je vois un homme passer en pantoufles sur l'un des écrans. Il me semble le reconnaître. On dirait... On dirait Hughes Dayez ! " C'est bien lui, en effet. Un de nos plus fervents adversaires. Voilà pourquoi nous le surveillons, comme tant d'autres. Il en va de la survie de Tintin. Et ça, mon cher, cela n'a pas de prix... "

 

Je m'insurge. De la surveillance de personnes à leur insu ? Mais c'est totalement illégal ! Si les autorités apprennent ça... Nick Rodwell éclate de rire, en penchant la tête en arrière. " Les autorités ? Mais les autorités, cher ami, c'est moi ! " Il appuie sur un bouton, et les écrans affichent les images de différentes figures politiques haut placées de notre pays. " J'ai implanté des micropuces dans leur cerveau, qui me permettent de diriger leurs pensées. Vous vous demandiez comment un premier ministre pouvait renier tous ses engagements de faire alliance avec un parti à visée séparatiste ? Cela vous semblait aller à l'encontre-même de toute éthique politique ? Eh bien, vous savez désormais pourquoi il agit de la sorte. Parce que je contrôle son cerveau. Tenez, je vous le prouve... "


Nick Rodwell appuie sur un bouton et parle dans un micro : " La fin de la récréation a sonné pour la Grèce ". Devant mes yeux ébahis, le premier ministre répète mot pour mot la phrase, en flamand. Rodwell éclate de rire. " J'ai appuyé sur le bouton ''parler avec un flamand de troisième primaire''. Vous voyez : on peut dominer le monde et rester jouette ".

 

Dominer le monde ? Je lui demande où il veut en venir avec tout cela. Il se tourne vers moi, l’œil noir. " Où je veux en venir ? A ça... " Un bruit sourd dans mon dos attire mon attention. Je me retourne. Ma mâchoire se décroche. Devant moi se déploie la fusée de " Objectif Lune " !

 

Rodwell se lève et vient à mes côtés. "Nous allons l'équiper d'une ogive nucléaire, qui est en train d'être fabriquée dans les centrales de Doel 1 et Doel 2. Je contrôle le cerveau de Marie-Christine Marghem. C'est pour cela qu'elle se bat pour relancer les centrales, en dépit de l'avis du conseil d'état, et de la sécurité de millions de gens. Parce que je le décide pour elle. "

 

Les mots sortent de ma bouche malgré moi. Fou ! Fou ! Je traite Rodwell de fou. Il s'énerve. Crie. " Non ! Ce n'est pas moi qui suis fou ! Ce sont tous ces gens qui ne comprennent pas ma mission ! Moi seul sais ce qui est bon pour Tintin ! Et si je dois utiliser cette fusée pour en persuader mes ennemis, je le ferai ! "

 

Je fais un pas en arrière. Une question me vient à l'esprit. Mais pourquoi m'a-t-il fait venir ici ? Si je raconte ce que j'ai vu, ce sera la fin de ces projets diaboliques ! Rodwell sourit, penche la tête vers le bas, et me lance un regard sombre.

 

" Qui vous a dit que je vous laisserais sortir d'ici ? Ne vous êtes-vous pas moqué en son temps de ma personne ? Ne faites-vous pas partie de cette horde de gens qui pensent que je n'honore pas comme il se doit le patrimoine culturel d'Hergé ? "

 

Il appuie sur une télécommande. Dans son dos, tous les écrans se branchent sur un lieu. Chez moi ! Je m'approche des écrans, et me vois dans des images enregistrées. Des images volées de mon quotidien. Je me tourne vers Rodwell, d'un air incrédule. Il pointe vers moi un revolver. " Je vais malheureusement devoir abréger notre sympathique discussion, Monsieur Bourdon. J'ai convoqué Hughes Dayez, il ne devrait pas tarder... "

 

Des coups de feu retentissent ! La porte du laboratoire s'ouvre ! Un homme en smoking rentre et abat des gardiens, tout en se roulant par terre. Nick Rodwell s'écrie : " James Bond ! "

 

Je profite de la confusion générale pour prendre la fuite. Je traverse à toute vitesse le musée désert et rejoint ma voiture dans le parking de Louvain-La-Neuve.

Je laisse dans mon dos toute cette folie. Je sais que je raconterai cette histoire. Un jour. C'est mon devoir. Ma mission.

 

Mais... Me croira-t-on ?

Christophe Bourdon