Murs Murs : la vie plus forte que les barreaux

Murs Murs
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Murs Murs - © Glénat

Tignous n’a pas été uniquement le trublion de Charlie Hebdo. Il fut un véritable dessinateur-journaliste, au sens le plus noble du terme, un témoin, un observateur, un acharné de l’âme humaine. Et ce livre posthume en est l’évidente preuve : c’est un album puissant, intelligent, tout en retenue et en humanisme. Merci et bravo à Chloé Verlhac, celle qui a partagé les heures de Tignous, et qui nous le restitue aujourd’hui sans en faire une inutile icône !

Je me dois d’avouer, avec le risque de choquer certains, que je n’ai jamais été fan de " Charlie Hebdo ". Cette nécessité que ses auteurs avaient, une nécessité inscrite dans un cahier de charges implicite, celle de faire de la provocation, de se situer dans le no-man’s land du mauvais goût, cette nécessité ne m’a jamais vraiment passionné. Tout en reconnaissant le talent évident de certains collaborateurs de ce journal, comme Cabu, ou Cavanna, ou Wolinski.

Ou Tignous, bien sûr, lui qui, avant de devenir un membre à part entière de Charlie, était dessinateur de presse, avec un regard acéré et réfléchi sur l’actualité et sur la politique. Cette actualité et cette politique qui, finalement, auront eu raison de lui de la plus bestiale des manières qui soient.

Et ce livre arrive à point nommé, non pour rendre un hommage stérile à l’auteur qu’il fut, mais pour mettre en lumière tous les talents qui furent les siens, des talents d’abord et essentiellement humains, se traduisant aussi par une immédiateté dans le trait, par une urgence dans le croquis, par un sens artistique né de l’observation et de l’écoute.

Oui, Tignous était un Artiste, un vrai, au travers de ses mots, au travers de son graphisme, au travers de ses choix, des sujets qu’il a voulu traiter. Des sujets qui ont toujours voulu, et réussi, à laisser l’humain au centre du " récit ".

Le dessin de presse, tel que Tignous l’a pratiqué, que ce soit dans les pages de Charlie, mais aussi dans celles de Marianne ou de l’Humanité, ou même à la télévision, cette manière d’aborder le monde et ses dérives, politiques toujours même quand il s’agit de religion et d’intégrisme, se nourrit en premier lieu de sensations. Les sensations ressenties, intellectuelles ou charnelles, par un dessinateur face à un événement particulier. Et force est de reconnaître que peu de dessinateurs de presse réussissent à ce que ces sensations deviennent les éléments moteurs de leurs " crobars ". La majorité des dessinateurs de presse, reconnaissons-le, cherchent et trouvent, avec talent le plus souvent, le trait d’humour capable, certes, de faire réfléchir, mais dont le but reste foncièrement celui du sourire.

Avec Tignous, il n’en est rien. Ses croquis de prétoires, par exemple, ont fait bien plus que rendre compte d’une réalité à laquelle il assistait.

Et ici, dans ce " Murs Murs ", la chose est encore plus évidente. C’est du vrai journalisme, du journalisme engagé, que Tignous a réalisé, en s’intéressant au monde carcéral, en allant visiter différentes prisons de France, en prenant le temps, surtout, de parler, de regarder et d’écouter, pour éviter, ensuite, lors de la mise en dessins de ces mille et une rencontres, tout manichéisme.

La mode, par exemple, quand on parle d’enfermement, est de ne jamais aborder que de manière négative les surveillants de prison et, plus généralement, tous ceux qui travaillent en prison. Pour Tignous, l’enfermement est une réalité, une vérité, que vivent aussi ces personnes-là, avec leurs difficultés, leurs questionnements, leurs peurs, leurs erreurs, leurs problèmes personnels.

Et c’est ce qui fait de ce livre, construit avec passion autour de tout ce que Tignous a vécu et découvert derrière les murs de différentes prisons, un album important aussi dans le monde de la bande dessinée. Le dessin, rapide, vif, épuré parfois, est un dessin de presse, certes. Mais il est aussi, de par la construction qui a été faite des pages, des planches, par les textes qui accompagnent ces croquis, un élément narratif maîtrisé.

Tignous, et son épouse, ne nous racontent bien sûr aucune histoire. Tignous nous livre des tas et des tas d’histoires, plurielles, différentes, mais dans lesquelles, et grâce au regard sans jugement de Tignous, chacun peut, peu ou prou, se retrouver, se découvrir. Et, à ce titre-là, ce " Murs Murs " est un véritable livre humaniste.

Vous l’aurez compris, en tournant les pages de ce livre, vous n’allez pas entrer dans un univers typiquement " neuvième art ". Vous allez même, tout au contraire, vous plonger dans des existences parallèles aux vôtres, des existences avec leurs terribles failles, des existences pourtant toujours riches en partages possibles.

Lire ce " Murs Murs ", c’est accepter que la vie, loin des clichés et des horreurs qu’elle véhicule, peut persister avec sensibilité, émotion et intelligence.

Hommage à Tignous, ce livre l’est aussi par la préface signée de la Garde Des Sceaux, Christiane Taubira. Une préface intelligente, elle aussi, puisqu’elle réussit à ne pas mêler à son empathie la moindre note politique ou politicienne.

Il est de ces livres pour lesquels, dès le premier abord, on ressent comme un pincement au cœur. Et c’est bien le cas avec ce " Murs Murs " ! Il en jaillit, de page en page, des mots et des sons, des images et des vrais murmures qui nous révèlent autant tous les personnages croisés que celui qui les a écoutés, regardés, dessinés, et finalement restitués dans toute leur humanité blessée.

Un livre grave qui se lit avec une belle facilité, un livre, donc, à ne pas rater !

 

Jacques Schraûwen

Murs Murs (auteur : Tignous – éditeur : Glénat)