Le saviez-vous : Gandhi avait écrit deux lettres à Hitler

Le symbole de la non-violence d’un côté, le visage de l’horreur absolue de l’autre et, pourtant, l’un a tenté d’entrer en contact avec l’autre. Le but ? Empêcher de faire entrer le monde dans une guerre. En janvier 2018, le magazine français l’Express consacre un article au nouveau livre "Les vies cachées de Gandhi" dans lequel l’historien français Gilles Van Grasdorff évoque deux lettres de Gandhi adressées à Hitler.

Militant pacifiste pour l’indépendance de l’Inde, Mohandas Karamchand Gandhi a 61 ans lorsqu’il reçoit, en 1930, un exemplaire de Mein Kampf.

Rédigée à la prison de Landsberg par la main d’Adolf Hitler, la future "Bible nazie", avait été envoyée depuis Berlin par des indépendantistes radicaux indiens pronazis.

Dans cet ouvrage, Gandhi s’attarde aux passages relatifs au Lebensraum, cet espace vital indispensable à reconquérir pour permettre à l’Allemagne de retrouver sa grandeur. Sur cette conception du monde consistant en une lutte perpétuelle pour la survie, Gandhi découvre avec effroi que "le rôle du plus fort est de dominer et non point de se fondre avec le plus faible, en sacrifiant ainsi sa grandeur". Plus loin, Hitler déclare : "Si la nature ne souhaite pas que les individus faibles s’accouplent avec les forts, elle veut encore moins qu’une race supérieure se mélange avec une inférieure, car, dans ce cas, la tâche qu’elle a entreprise depuis des milliers de siècles pour faire progresser l’humanité serait rendue vaine d’un seul coup."

"Cher ami"

La guerre se faisant de plus en plus proche, Gandhi décide de prendre la plume, le 23 juillet 1939, depuis Wardha, pour adresser ces quelques mots au Führer.

"Mon cher ami,

Des amis m’ont encouragé à vous écrire pour le bien de l’humanité. J’ai résisté à leur requête, pensant qu’une lettre de ma part serait une impertinence. Mais quelque chose me dit que je ne dois pas faire de calcul et que je dois faire cet appel, quel qu’en soit le prix.

Il est assez clair que vous êtes aujourd’hui la seule personne au monde qui puisse empêcher le déclenchement d’une guerre pouvant réduire l’humanité à l’état sauvage.
Devez-vous payer ce prix pour atteindre votre objectif, aussi précieux vous semble-t-il ? Écouterez-vous l’appel d’un homme qui a délibérément évité la solution de la guerre, non sans un certain succès ?

Je sollicite néanmoins votre pardon au cas où j’aurais commis une erreur en vous écrivant.

Je reste votre ami sincère, MK Gandhi."

Le 3 septembre 1939, 10 jours après l’envoi de cette lettre, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne.

Au nom de l’anticolonialisme, des nationalistes indiens tels que Subhas Chandra Bose, s’allient à l’Allemagne nazie. En parallèle, la Ligue musulmane et de nombreux Etats princiers ainsi que plusieurs membres du congrès soutiennent l’effort de guerre britannique.

Deuxième et dernière tentative

Lorsque Gandhi envoie sa seconde lettre au Führer, le 24 décembre 1940, la Seconde Guerre Mondiale est déjà bien entamée. Sur un ton des plus bienveillants, le pacifiste souhaite moins questionner les objectifs d’Hitler que remettre en cause sa méthode qui, au vu des derniers événements internationaux, va à l’encontre de la non-violence portée par Gandhi.

"Cher ami,

Que je m’adresse à vous en tant qu’ami n’est pas une simple formalité. Je n’ai pas d’ennemi. Depuis ces trente-trois dernières années, mon entreprise dans l’existence a été d’obtenir l’amitié de toute l’humanité en me liant avec le genre humain, quelle que soit sa race, sa couleur ou sa croyance.

J’espère que vous aurez le temps et le souhait de savoir ce qu’une bonne portion de l’humanité, qui a en vue de vivre sous l’influence de cette doctrine d’amitié universelle, pense de votre action. Nous n’avons aucun doute sur votre courage et votre dévotion envers votre patrie, nous ne croyons pas non plus que vous êtes le monstre décrit par vos opposants.

Mais vos écrits et vos déclarations et ceux de vos amis et admirateurs ne laissent aucune place au doute que beaucoup de vos actes sont monstrueux et étrangers à toute dignité humaine, spécialement du point de vue de personnes qui comme moi croient à l’amitié universelle.

Je veux parler de l’humiliation de la Tchécoslovaquie, du viol de la Pologne et de l’invasion du Danemark. Je suis conscient que votre conception de l’existence vous fait considérer ces actes comme vertueux. Mais nous avons été éduqués depuis notre enfance à les considérer comme des actes déshonorant l’humanité. En conséquence, nous ne pouvons pas souhaiter le succès de vos armes."

Exemple inspirant : la lutte indienne contre l’impérialisme britannique

Pour convaincre Hitler que la non-violence reste le seul et unique moyen d’arriver à ses fins, Gandhi rappelle la lutte pacifique menée par le peuple indien contre l’impérialisme britannique :

"Mais notre position est unique. Nous résistons à l’impérialisme britannique comme au nazisme. S’il existe une différence, c’est une différence de degré. Un cinquième de l’humanité a été placé sous le joug britannique par des moyens qui ne supportent pas l’examen. Notre résistance à cette tutelle ne signifie pas que nous souhaitions du mal au peuple britannique. Nous cherchons à les convertir, et non pas à les vaincre sur un champ de bataille.

C’est une révolte sans armes contre la domination britannique. Mais que nous les convertissions ou pas, nous sommes déterminés à rendre leur domination impossible par une non-coopération non violente. C’est une méthode par nature indéfendable. Elle est fondée sur la compréhension qu’aucun spoliateur ne peut aboutir à ses fins sans un minimum de coopération volontaire ou involontaire de sa victime.

Nos dirigeants peuvent avoir nos terres et nos corps, mais pas nos âmes. Ils peuvent les obtenir uniquement par une destruction de tout Indien, homme, femme et enfant. Le fait que l’on ne puisse pas atteindre un tel niveau d’héroïsme et qu’un certain niveau d’atrocités fasse courber l’échine de la révolte est vrai, mais l’argument serait hors sujet.

Car, si un nombre suffisant d’hommes et de femmes se trouvent en Inde prêts, sans aucune mauvaise volonté à l’égard de leurs spoliateurs, à mettre en jeu leurs vies plutôt qu’à plier le genou devant eux, alors ils auront montré le chemin de la liberté envers une tyrannie de la violence. Je vous demande de me croire lorsque je vous dis que vous trouveriez un nombre inattendu d’hommes et de femmes de cet acabit en Inde. Ils ont eu cet entraînement pendant ces vingt dernières années.

Nous avons essayé depuis un demi-siècle de nous débarrasser de la domination britannique. Le mouvement pour l’indépendance n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui. L’organisation politique la plus puissante, je veux parler du Congrès, essaie d’atteindre cet objectif d’indépendance. Nous avons déjà obtenu une bonne part de succès avec un effort non violent. Nous étions en train de tâtonner pour trouver les meilleurs moyens de combattre la violence la plus organisée dans le monde que représente le pouvoir britannique. Vous l’avez défié.

Il reste à savoir quel est le pouvoir le plus organisé, l’allemand ou le Britannique. Nous savons ce que la tutelle britannique signifie pour nous et pour les races non européennes dans le monde. Mais nous ne voudrions jamais nous défaire de la domination britannique avec l’aide allemande.

Nous avons trouvé dans la non-violence une force qui, organisée, peut sans nul doute convenir pour lutter contre une combinaison des forces les plus violentes au monde. Dans la technique de non-violence, il n’existe pas, comme je vous l’indiquais, quelque forme de défaite. C’est "agis ou meurs sans tuer ni faire souffrir". Cela peut être mis en œuvre pratiquement sans argent et bien entendu sans l’aide de la science de destruction qui a atteint un niveau élevé de perfection.

(Source transcription originale : "My Non-Violence", compiled by Sailesh Kumar Bandopadhyaya, p. 177)

Dernier espoir, un excès de naïveté ?

Privilégiant le changement par le droit et non par la force, Gandhi implore le Führer, dans ce deuxième et ultime appel, de mettre un terme à la guerre.

C’est un grand étonnement pour moi que vous ne constatiez pas qu’elle n’est le monopole de personne. Si ce n’est pas l’Angleterre, ce sera certainement une autre puissance qui perfectionnera votre méthode et vous battra avec vos propres armes. Vous ne laisserez aucun héritage à votre peuple dont il puisse se sentir fier. Il ne peut pas tirer fierté d’un récital de cruautés, aussi ingénieusement organisées qu’elles puissent être.

Par conséquent, j’en appelle à vous au nom de l’humanité pour arrêter la guerre. Vous ne perdrez rien en présentant tous vos différends avec l’Angleterre devant un tribunal international de votre choix. Si vous gagnez la guerre, cela ne signifiera pas que vous aviez raison. Cela prouvera seulement que votre pouvoir de destruction était plus fort. Alors qu’un avis d’un tribunal impartial montrera autant qu’il est humainement possible qui était dans son droit.

Vous savez que récemment j’ai lancé un appel à tous les Britanniques d’accepter ma méthode de la résistance non violente. Je l’ai fait, car les Britanniques me connaissent comme leur ami, bien que rebelle, tandis que je suis un inconnu pour vous et votre peuple. Je n’ai pas le courage de vous adresser le même appel qu’aux Britanniques. Non qu’il n’ait pas la même force que pour les Britanniques. Mais ma proposition est plus simple, car plus pratique et plus habituelle.

Durant cette période où les cœurs des peuples d’Europe aspirent à la paix, nous avons suspendu notre propre lutte pacifique. Est-il trop de vous demander de faire un effort pour la paix pendant un temps qui ne signifie rien pour vous personnellement, mais par contre beaucoup pour des millions d’Européens dont j’entends le cri muet pour la paix à mes oreilles habituées à entendre les masses silencieuses ?

J’avais l’intention de lancer un appel conjoint à vous ainsi qu’au Signor Mussolini, dont j’ai eu le privilège de faire la connaissance lorsque j’étais à Rome pour ma visite à Londres en tant que délégué à la Table ronde. J’espère qu’il prendra la présente comme un appel qui lui est aussi adressé.

Je suis votre ami sincère.

M. K. Gandhi"

Des lettres soldées par un silence ?

Plusieurs sources affirment que les deux lettres de Gandhi n’ont jamais reçu de réponse d’Adolf Hitler, mais l’historien canadien Carl Bouchard révèle qu’elles ne sont, en réalité, jamais parvenues au destinataire. En effet, les Britanniques les auraient interceptées pendant la livraison. Auraient-elles pu changer le cours des événements ?