La nuit de l'empereur - L'ambulance 13 – Les souliers rouges

Napoléon et la retraite de Russie, un médecin idéaliste et révolté perdu dans les tranchées de la grande guerre, un village français occupé par les Allemands à la toute fin de la guerre que l’on dit seconde : trois séries aux qualités évidentes qui mettent en scène, chacune, l’horreur quotidienne de la déshumanisation qu’opère tout conflit.

La Nuit de l’Empereur - 1. Les Vieilles Moustaches (Dessin : Xavier Delaporte – scénario : Patrice Ordas – couleurs : Sébastien Bouet - éditeur : Bamboo/Grand Angle)

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La nuit de l'empereur © Bamboo/Grand Angle

A partir d’un moment bien précis de l’Histoire, celui de la retraite de Russie des armées napoléoniennes, les auteurs ont imaginé un scénario original et, de bout en bout, parfaitement plausible : pour survivre pendant sa fuite, l’empereur se fait remplacer par un sosie.

Mais au-delà de ce petit truc narratif, ce qui sous-tend ce livre, c’est le portrait de plusieurs êtres humains perdus dans une déroute à la fois militaire, personnelle et universelle. C’est un monde qui s’écroule, en même temps que fuit Napoléon. Et ces portraits, même lorsqu’ils décrivent des faits héroïques, ont pris le parti de n’être à aucun moment manichéens. Bien sûr, il y a l’intrigue, il y a un personnage féminin et, donc, des évidences amoureuses, bien sûr il y a la présence constante et terriblement charismatique de Napoléon, à la fois admiré et haï. Mais rien, à aucun moment de ce premier opus, n’est dessiné et raconté en l’honneur de qui que ce soit ! Avec Napoléon, on découvre un maître de guerre stratégiquement doué et admiré, mais un personnage qui n’a, pour ceux qui se battent en son nom, qu’un respect de nécessité, un personnage calculateur qui a ses côtés sympathiques et ses côtés inacceptables et inhumains.

Cette série naissante n’est donc pas une fresque en l’honneur d’un empereur porté depuis deux siècles aux nues, loin s’en faut ! Le scénario de Ordas est extrêmement bien construit, lui qui mélange sans à-coups la vérité historique et l’imagination la plus originale. Les couleurs de Bouet restituent à la perfection les présences à la fois de la guerre, de ses flammes et de son sang, et celui des clairs obscurs nés d’un pays s’enfouissant dans la neige et dans l’horreur. Et le dessin de Delporte, d’un réalisme parfois presque photographique, réussit à mêler de planche en planche les grandes envolées graphiquement lyriques et les approches presque intimes des personnages.

Une très belle réussite, donc, que ce premier tome d’une série dont j’attends la suite avec plaisir !

L’Ambulance 13 – 5. Les Plumes de Fer (Dessin : Alain Mounier – scénario : Patrice Ordas – couleurs : Sébastien Bouet – éditeur : Bamboo/Grand Angle)

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L'Ambulance 13 © Bamboo/Grand Angle

Voici le cinquième tome d’une série dont je vous ai déjà parlé et qui, d’évidence, restitue de la grande Histoire une image sans fioritures nationalistes ni héroïques.

Nous sommes en 1917. Les Américains s’apprêtent à entrer en guerre à leur tour. Louis-Charles Bouteloup, fils d’un officier français supérieur, est un médecin qui dérange. Proche des hommes et loin du monde des officiers, à la recherche de tout ce qui peut améliorer les soins à donner, humainement, à ceux dont l’âme et les chairs se disloquent au gré des folies guerrières – et économiques ! – des quelques décideurs toujours à l’abri des éclats d’obus et de conscience, ce médecin reçoit comme mission de former les futurs chirurgiens américains. Et, ce faisant, il découvre un nouvel univers, encore plus brutal et inhumain que celui qu’il a déjà connu dans différentes tranchées : celui des corps francs, militaires français non reconnus parce que capables de tout, et Indiens d’Amérique envoyés en France pour être détruits, simplement, et permettre, de l’autre côté de l’Océan, à un ponte de la finance de récupérer leur " réserve ".

Comme dans toute série qui se respecte, il y a bien sûr des péripéties, des histoires d’amour, des sourires, des larmes, des rebondissements.

Mais ce qui m’a frappé dès le premier volume, c’est le manque total de caricature dans le chef des auteurs. Ils ne nous montrent pas un héros révolté qui devient porteur d’un message, non. Bouteloup est un jeune Français nanti et respectueux, tout compte fait, des obligations qui sont celles d’un militaire. Il ne désobéit jamais vraiment, il reste coincé dans un moule que l’absurdité de la guerre lui impose. Mais il acquiert, au fil des livres, l’envie de ruer dans les brancards, il acquiert un franc parler qui ne peut que déranger, et ses regards, surtout, refusent progressivement de ne regarder que ce qu’on leur dit de voir.

Le scénario de Ordas ne faiblit à aucun moment, et il nous fait aimer les personnages qu’il crée. Le dessin de Mounier, un peu rigide parfois, participe de la même sympathie pour des personnages qui se déshumanisent, ou au contraire s’humanisent, au contact d’une guerre qui n’est jamais celle de l’honneur !

On commémore énormément, cette année, le souvenir de cette grande tuerie universelle qui fut la première du vingtième siècle. On n’en est plus, fort heureusement, à se contenter de louanges pour les héros morts sur les champs de bataille. Mais la qualité de cette ambulance 13, c’est de nous faire découvrir des réalités, des quotidiens même, qu’on ne connaît pas. Et le dossier qui complète cet album et qui nous dresse un panorama de ce qu’était la médecine pendant la guerre de 14/18, complète aussi, d’une manière didactique et jamais pesante, l’intérêt de cette série extrêmement intelligente et prenante.

Les Souliers Rouges – 2. L’Albinos (dessin et couleur : Damien Cuvillier – scénario : Gérard Cousseau – éditeur : Bamboo/Grand Angle)

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Les souliers rouges © Bamboo/Grand Angle

us sommes en juin 1944, dans un petit village breton occupé par les troupes allemandes. Dans ce village, deux chemins humains se sont croisés : celui de Jules, né dans ce terroir dont il connaît les moindres secrets, les moindres recoins, et Georges, un Russe blanc venu d’on ne sait où, cultivé, littéraire, scientifique, et original avec ses souliers rouges voyants.

Ces deux êtres vont cultiver la fleur rare de l’amitié, dans un monde qui ne connaît plus, très vite, que l’horreur.

C’est que, dans la région, la Résistance est forte, à l’approche de ce que sera le débarquement. Et Jules et Georges vont, un peu contre leur gré, se retrouver plongés dans ce monde de violence, de secret, d’horreurs vécues au quotidien. Parce que les Allemands passent de représailles en représailles, aidés par des miliciens allant au bout de leurs instincts les moins humains.

Le premier volume de ce diptyque se terminait par un point d’interrogation : Jules allait-il être emprisonné comme " résistant ". Les ressorts de toute histoire étant ce qu’ils sont, il n’en est rien, évidemment, et la réponse à cette question, dès les premiers dessins de ce tome second, est évidente : seule l’amitié, dans un monde qui se déshumanise, peut sauver l’âme humaine.

Mais aucune rémission n’est possible dans un univers qui se désintéresse de lui-même. L’occupant allemand et la milice sadique ne fuient pas leur défaite certaine, ils la précèdent en s’autorisant de plus en plus la barbarie et ses relents nauséeux.

Dans ces " souliers rouges ", il y a parfois des bons sentiments, des éclaircies d’espoir en l’humanité, c’est vrai. Mais Les auteurs ont vite fait, à chaque fois, de montrer que la réalité animale des personnages ne peut que prendre le dessus sur tout sentiment, totalement inutile en ces moments de perdition complète.

Le scénario de Cousseau est linéaire, il respecte en quelque sorte l’unité de temps et de lieu. Et c’et dans cette simplicité d’écriture que ce scénario prend toute sa puissance, tout son " message " universel.

Le dessin de Cuvillier, servi par un sens de la colorisation tout en douceur, même dans les scènes les plus sanglantes, ce dessin est à la floiis tout en mouvements et tout en approche presque intime des expressions et des visages des principaux (anti-) héros de l’histoire racontée et mise superbement en scène.

Ces souliers rouges nous parlent d’amitié, de haine, de lâcheté, de peur, d’obéissance. De tout, en fait, ce qui fait l’existence de tout un chacun, aujourd’hui comme hier. Et c’est par cela que ce diptyque réussit à se différencier de la plupart des albums parlant de la guerre !

Quant au titre, il faut attendre les dernières pages pour en saisir tout le sens... Et renouer avec l'espérance de l'enfance, en quelque sorte, et le merveilleux cher à Alice en tous ses pays...

 

 

Jacques Schraûwen