Rosetta, c'est mon style de vie

L'affiche du film "Rosetta"
L'affiche du film "Rosetta" - © DR

On connaît les fans de Star Wars qui s'habillent, mangent, transforment leur logement, se marient en s'inspirant de la saga de George Lucas. Hubert-Charles-Henri de Montebourgade, lui, a vu sa vie changer grâce à un autre film : Rosetta.

Hubert-Charles-Henri de Montebourgade, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis le fils de Edmond-Paul-Bernard de Montebourgade, bien connu dans le monde de la finance française puisqu'il est l'inventeur du gilet pare-balles chauffant. Comme le dit son slogan publicitaire : "Avec le gilet pare-balles chauffant, tuez froidement sans prendre froid". Dès que mon père a fait fortune, il a eu une autre idée de génie, qui lui a rapporté encore plus d'argent.

Oui, j'en ai entendu parler. Le fameux couteau 3 suisses, qui contient un décapsuleur, un tournevis, une scie, et un catalogue des 3 Suisses.

Non, mieux : il a eu l'idée de venir s'installer en Belgique. Ca lui a fait économiser une fortune. Il a été le premier français à faire ça. Et il en est fier. J'ai grandi dans le luxe et l'aisance de notre villa de Lasnes, entre école privée et cours d'équitation. J'étais heureux. Du moins je le pensais...

L'adolescence va s'en mêler, c'est bien ça ?

Oui, tout à fait. A l'âge de 20 ans, je suis rentré en pleine rébellion. Contre mes parents. Contre le système. Contre la société. J'ai vraiment déconné à l'époque, je suis allé très loin. Je me souviens qu'à table, il m'arrivait de manger le foie gras sans rajouter de gelée de sauternes sur le toast. Cela rendait ma mère folle. Il m'arrivait aussi lors d'un 18 trous d'utiliser un fer numéro 1 alors que je savais pertinemment que je devais me servir d'un fer numéro 7.

Ah oui, à ce point...

Je sais, oui. Avec le recul, je n'en suis pas fier. Je pense que je voulais repousser mes limites. Frôler le précipice. M'enivrer du parfum du danger. Le sommet, cela a été pendant nos vacances aux Îles Caïman. Pendant tout le séjour, j'ai porté des shorts en coton achetés en cachette chez Celio au lieu de mes shorts en lin taillés sur mesure par Mimie de Paris, LA référence en matière de shorts en lin. J'ai bien cru voir mourir mon père. J'étais jeune. J'étais con.

Et c'est là que vous avez eu la révélation.

Oui. Festival de Cannes 1999. Mon père nous avait eu des places pour la projection de "Rosetta" des Frères Dardenne. Je me souviens que j'y suis allé à reculons.

Vous ne vouliez pas voir le film.

Non, non, j'y suis allé littéralement à reculons. J'étais fan du moonwalk de Michael Jackson, et je suis allé voir le film en avançant en arrière. Le plus difficile, ça a quand même été la montée des marches. J'avais un petit côté foufou à l'époque.

Et là, vous voyez Rosetta.

Et j'en reste sans voix. La claque. Magistrale. Je n'avais jamais vu ça. Cet univers m'était complètement étranger. C'était pour moi une galaxie fort, fort lointaine. Quand les lumières se sont rallumées dans la salle, je suis resté dix minutes sans bouger. Dans un état second. Je ne le savais pas encore, mais ma vie venait de changer du tout au tout. Avec le recul, je peux le dire : à cet instant précis, je venais de trouver un sens à mon existence.

Que s'est-il ensuite passé ?

Nous sommes allés à une grande fête, où tout le monde chantait les louanges réalistes de ce film en buvant du champagne et en se gavant de petits fours. Et je me suis accroché avec un homme en smoking qui s'est exclamé, en levant sa coupe : "Aux Dardenne, qui sont des paysans !". Je suis rentré dans une colère folle. De quel droit osait-il qualifier ces deux maîtres du cinéma de paysans ? Je me suis approché de lui, et j'ai été d'une violence folle.

Que lui avez-vous fait ?

Je... Je... Excusez-moi, c'est un souvenir encore vivace pour moi, j'ai toujours du mal à en parler. Je me suis approché de lui, et... je lui ai dit... "Monsieur, je ne suis pas d'accord avec vous !" Pardon, j'en tremble rien qu'en y repensant.

Oui, je comprends, c'est très violent. Et ensuite ?

Nous avons tous deux réalisé qu'il s'agissait d'un vilain malentendu. Cet homme ne voulait pas dire que les Dardenne sont des paysans, mais qu'ils sont dépaysants. Nous en avons ri de bon coeur. C'est vrai que projeter Rosetta à Cannes, le temple du paraître et des mannequins Loréal, c'est comme si Patrick Bruel enregistrait un album de reprises de Barbara. Je donne évidemment un exemple invraisemblable, vous l'avez compris.

Et c'est à partir de cet instant que vous êtes devenu un fan de Rosetta.

Le lendemain de mon retour de Cannes, j'ai annoncé à mes parents que je quittais notre villa de Lasnes pour vivre la même vie que dans le film. Je ne vous cache pas qu'il m'a fallu un temps d'adaptation. Je pensais au début que Seraing était une ville imaginaire, un décor inventé par les Dardenne, et construit dans les pays de l'est. Eh bien vous savez quoi ? Seraing existe vraiment. Vous le saviez ? C'est incroyable, non ?

Dingue...

Et ça n'a été ma seule découverte. Là bas, les gens votent à gauche. A gauche ! Je ne pensais pas que ce courant politique existait encore au XXIe siècle. J'en ai parlé à mon père, qui m'a expliqué qu'ils n'avaient de gauche que le nom, mais qu'ils étaient comme tous les autres partis : de droite. J'ai d'abord pensé qu'il disait cela pour me rassurer, puis j'ai vu à l'usage qu'il avait raison.

Comment se déroule la vie au jour le jour d'un fan de Rosetta ?

Je calque ma vie sur celle du personnage incarné par Emilie Dequenne. J'ai trouvé une caravane sur un camping proche de Seraing, et je paie le loyer en couchant avec le propriétaire des lieux. Bon, dans le film, c'est la maman de Rosetta qui le fait, mais ma mère, Marie-Chantal-Bernadette, a refusé catégoriquement de me suivre dans ma fan attitude. Sinon, je me lève tous les matins vers 6h, une heure à laquelle je me couchais dans mon ancienne vie. J'enfile ma doudoune rouge, je mange une gaufre, puis je vais en ville chercher du boulot. A midi, je fais une pause pour manger une gaufre. Puis je cherche à nouveau du boulot. Le soir, retour à la caravane, où je mange une gaufre. Puis je vais dormir.

Qu'est-ce que cette vie de fan de Rosetta a changé le plus en vous ?

Ma santé. Trois gaufres de Liège par jour depuis quinze ans, ça m'a fait prendre 33 kilos. Et je suis devenu diabétique. Mais je m'en fous. Je vis ma passion. Je suis heureux.

Un fan, c'est aussi un collectionneur.

En effet. J'ai tous les produits dérivés de Rosetta.

Ah bon ? Il y en a ?

Oui, ok, j'exagère un peu. J'aurais du dire "J'ai tous LE produit dérivé de Rosetta".

Et c'est quoi ?

Mais le plan social, voyons ! C'est ça que j'adore dans votre pays : aux Etats-Unis, on fait Star Wars, et tu as droit derrière à des figurines, des jeux vidéos, des tasses de café... En Belgique, on fait Rosetta, et on a droit derrière à un plan d'embauche.

Vous ne sentez pas un peu seul dans cette vie de fan ?

Si, bien sûr. Mais c'est génial, je suis encore plus dans l'ambiance du film. Cela dit, il y a deux ans, j'ai rencontré une jeune fille qui est venue vivre trois caravanes plus loin que la mienne. Elle m'a dit qu'elle avait fait ce choix car elle était elle aussi fan du film. Je suis tombé fou amoureux d'elle. On allait faire de la mobylette ensemble. Puis elle a fini par m'avouer qu'elle m'avait menti.

Elle avait quelqu'un d'autre dans sa vie ?

Pire. Elle était en réalité fan du film "Camping"...



PS : Toute ressemblance avec un Hubert-Charles-Henri de Montebourgade existant ou ayant existé serait purement fortuite.