Navré César

Navré César
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Navré César - © BERTRAND GUAY - AFP

J'ai tout regardé. TOUT. De la première à la dernière minute. De Florence Foresti qui rend un bel hommage au cinéma français en parodiant... Joker, à l'équipe des Misérables qui reçoit le César du meilleur film. J'ai tout regardé, je vous le jure. Et je peux vous dire qu'à ce stade, ce n'est plus de la cinéphilie, mais du masochisme. J'aurais dû m'accrocher des pinces à linge aux tétons et mettre une cagoule en cuir, cela aurait été en harmonie avec mon ressenti de la soirée.

On n'a pas encore parlé de ça, si ? De l'ennui mortel de la cérémonie ? De tous les discours interminables de chaque gagnant ? Oui, je sais, les discours sont toujours interminables. Mais là, ils semblaient tous s'être donné le mot : on monte à quinze sur scène, et chacun y va de son petit speech.

retrouvez le déroulé de la cérémonie sur le site Info

Et tu avais beau leur balancer une musique pour leur faire comprendre qu'il était peut-être temps de laisser la place aux autres, rien n'y faisait : personne ne voulait lâcher le morceau. On se serait cru à la caisse du Carrefour, quand tu attends ton tour dans la file et que la personne devant toi se met en tête de montrer la photo de ses enfants à la caissière, en lui détaillant leurs prouesses scolaires.

On peut reprocher ce qu'on veut à Polanski, mais lui au moins il a fait bref.

Et on parle des remettants ? Qui eux aussi ont décidé de faire des tartines, toutes plus indigestes les unes que les autres ? Et même quand l'idée de base était drôle, on tirait dessus pour finir par la rendre insupportable. Revoyez l'excellent Benjamin Lavernhe, qui a fait de la magie sur scène. On voyait qu'il avait bossé, c'était très drôle... pendant deux minutes. Sauf que cela en a duré facilement 3 de plus.

Il faudrait faire pour les discours des cérémonies la même chose que pour les températures dans les bulletins météo : la durée réelle et la durée ressentie. Et je peux vous dire que cette année, la durée ressentie était à chaque fois bien supérieure à la durée réelle.

Mais ce qu'on retiendra surtout de cette soirée, c'est... l'AMBIANCE ! Comment vous dire ? Il y avait une telle ambiance aux César qu'on se serait cru dans un film de Polanski.

Un salut particulier à ce lauréat qui termine son discours en nous souhaitant bonne chance. Puis un silence. Puis il nous explique qu'il nous souhaite bonne chance car on va tous mourir à cause du plastique. Et toi, dans ton canapé, tu as envie de te tourner vers ta compagne et de lui dire "Ça va chérie ? Tu passes une bonne soirée ?" Et elle de te répondre "Oui, super. Tu peux me passer un sac en plastique ? Je vais me le mettre sur la tête".

Alors, quand le distributeur du film "Parasites" t'annonce qu'il va peut-être lâcher une phrase qui risque de créer une vive polémique, et que derrière il te révèle qu'il est un fervent supporter de l'Olympique de Marseille, tu as juste envie de lui dire "Non mais t'inquiète pas, vu ce qui se passe dans cette soirée, c'est pas vraiment une polémique, ça, mon grand!".

Je pense que s'il nous avait annoncé dans la foulée qu'Anderlecht allait finir en tête du championnat, personne n'aurait bronché.

Car oui, la 45ème cérémonie des César était placée sous le signe du malaise. Avec au cœur de tout ça, Florence Foresti, autoproclamée à raison personne la plus courageuse de la soirée. Elle qui a tenté de faire rire avec du pas drôle, en mode "Le bateau coule, je continue de jouer du violon sur le pont".

On peut s'interroger sur la pertinence de ramener Polanski à son physique, et se demander si elle était encore à cet instant dans l'humour ou dans le pur mépris. 

Mais après tout, peut-on franchement lui reprocher d'avoir affiché son dégoût ? On lui serait tombé dessus si elle avait esquivé le sujet. Alors, elle y est allé à fond. Elle a bien plongé ses mains dans la merde. Et elle nous a bien fait sentir à quel point tout ceci puait. Quitte à ne plus vraiment faire rire par moments. Il faut croire que la colère profonde l'emporte parfois sur l'humour. On ne va lui reprocher d'être humaine.

Alors...

Est-ce qu'un réalisateur accusé d'agression sexuelle par plus d'une dizaine de femmes a encore le droit de faire du cinéma ? Aaah, la question...
Est-ce qu'une foule, réelle ou virtuelle, a le droit de faire sa propre justice ? Aaah, la question...

L'angle du mépris

Et si on essayait - peut-être à tort, allez j'essaie, vous en débattrez entre vous - si on essayait de voir tout cela sous un angle. Celui du mépris. Puisque je parlais des méprisables.

Oui, le mépris. Le mépris des puissants - comme l'a souligné Virginie Despentes dans sa remarquable tribune dans Libération - par rapport aux faibles. Le mépris de ceux qui ont le pouvoir par rapport à ceux qui ne l'ont pas.

Vous savez, ce mépris qui s'affiche de plus en plus ouvertement des derniers temps ? Celui d'un député français qui en pleine Assemblée nationale balance : "Nous sommes la République, vous, vous n'êtes rien" ? Oui, ce mépris-là...

Eh bien, vous l'avez vu, le mépris qui déroulait son long tapis rouge durant toute la soirée des César ? Et qui s'articulait autour de trois catégories de personnes ?

Le mépris des femmes, tout d'abord. A travers le César remis à Polanski. Evidemment. Tout le monde l'a déjà commenté en long, en large et en travers de la gorge. Il est dans le camp des puissants. Ne l'oublions jamais. Douze nominations. Trois César. Il est dans le camp des puissants...

Mais aussi le mépris de l'équipe de "Portrait d'une jeune fille en feu", reparti quasi bredouille. Alors que c'est un grand film de cinéma. Vibrant. Romanesque. Habité. Avec des plans superbes. Qui prend pour toile de fond une époque ancienne pour l'inscrire dans un discours d’une modernité absolue. Tout l'inverse d'un "J'accuse" au classicisme compassé. 

S'il avait été réalisé par un François Truffaut, il aurait remporté tous les suffrages. Mais il faut croire que les couilles de Céline Sciamma – oui, c'était une cérémonie de couilles – ne sont pas celles que les votants ont au fond de leur slip un peu trop flottant. 

Et le mépris des femmes affiché aussi dans le silence de certains. Nicolas Bedos qui déclare "Pour ces César, en tant que mâle blanc, ma voix serait inaudible et malvenue". Bravo. Respect. Pour quelqu'un qui a réalisé deux films qui rendent précisément hommage aux femmes, dans un romantisme prenant, c'est un peu contradictoire, non ?  

C'est précisément parce que tu es un mâle blanc, mon petit Nicolas, que tu dois prendre la parole. Pour te démarquer des autres mâles blancs qui se battent pour maintenir leurs privilèges.

retrouvez l'article des Grenades sur la cérémonie

Il est précisément temps que le mâle blanc prenne la parole. Pour ne pas laisser les femmes seules face à ce combat. Car ce combat ne leur appartient pas. Il appartient à  tous. A tous ceux qui veulent se battre contre le mépris. Contre la domination.

Parce que si le mâle blanc ne parle pas, il laissera encore des Mathieu Kassovitz s'exprimer pour dire "Euh... Et sinon, on peut encore jouer le rôle de la séduction entre nous ? Mais genre dans la vie et dans notre métier, hein ?"

Ben écoute, mon petit bonhomme, si tu n'as pas encore compris la différence entre jeu de séduction et harcèlement, il va falloir que tu demandes des conseils autour de toi.

Ou que toi, justement, tu te taises.

Parce que si le mâle blanc ne parle pas, il laissera encore un journaliste du Point, Jean-Luc Wachthausen, écrire "Adèle Haenel qui a quitté bruyamment la salle en criant sa "honte" sans que l'on sache vraiment si c'était pour le César à Polanski ou pour son éviction du césar de la meilleure actrice ". A ce niveau de conneries, il aurait tout aussi bien pu ajouter qu'elle avait peut-être ses ragnagnas. Ou qu'elle était hystérique.

Alors pitié, que les mâles blancs prennent au contraire la parole, pour ne plus entendre ce genre d'imbécillités. C'est précisément aux mâles blancs de se battre pour que leur domination fasse place à plus d'égalité.

Trois catégories de personnes méprisées, donc...

Car on a aussi assisté au mépris des noir.e.s Oui, on a fait venir Aissa Maiga pour qu'elle y aille de son discours – certes trop long, mais au moins elle était au diapason de ses camarades – sur la place des acteurs de couleur dans le cinéma français. Oui, l’assemblée a opiné de la tête. Oui, il est temps que les acteurs.trices de couleur soient plus représentés à l’écran. Sauf que... Ce discours-là, d'autres le tenaient déjà 20 ans plus tôt. Et devaient s'imposer sur scène pour le faire.

Alors qu’est-ce qui a changé en 20 ans? Visiblement, rien, vu que Nadine Morano nous a sorti un tweet conseillant à l'actrice française de retourner en Afrique. Le mépris des puissants... Ceux qui ont régulièrement droit de parole dans les médias. Qui ne doivent pas se battre pour dire "Eh oh ? J'existe" Ceux qui étalent leur racisme en toute impunité. Nadine Morano devrait être devant les tribunaux. Elle sera sans doute prochainement chroniqueuse chez Cyril Hanouna, aux côtés d'Eric Zemmour. Ce qui revient en soi à une forme de condamnation, notez...

Et enfin, le mépris du public. Aah, parlons un peu du César du public. LA belle idée introduite par les César il y a trois ans, pour récompenser le film qui a fait le plus d'entrées. Et pour bien montrer que "non, non, nous ne méprisons pas le peuple, tenez, regardez, on remet un César du Public".

Sauf que... Sans doute lassés de voir un Dany Boon ou un "Tuche 3" remporter la mise, l'académie a changé les règles cette année. Désormais, on prend les cinq films qui ont fait le plus d'entrées. Et qui vote ? Le public ? Noon. Les membres de l'académie.

Et hop, à la trappe "Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ?" et ses 6 millions 700 000 entrées, à la place on récompense "Les misérables".

Oui, parce qu'en fin de compte, le public, il a des goûts de merde, et les puissants, ils ne veulent pas mélanger leurs petits fours avec des cornets de frites. Ça fait plus ouvert d'esprit de s'afficher avec un jeune de banlieue plutôt qu'avec un Christian Clavier.

Alors que dans les deux cas, on en revient une fois de plus à la même chose : le mépris.

Oui, cette année, la cérémonie des César était chiante. En tant que cérémonie.

Mais elle était en réalité passionnante. En tant que miroir sociologique de notre époque. Tous ceux qui ont dit que cette cérémonie n'aurait pas avoir dû lieu se trompent profondément.

Au contraire. Cette cérémonie devait avoir lieu. Pour nous montrer la révolution en cours. Les femmes qui se lèvent, enfin, pour dire que cela suffit. Pendant que les hommes, eux, restent assis. Espérons que eux aussi ne tarderont pas à faire de même.

Le philosophe italien Antonio Gramsci a écrit :

Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres 

C'est à cela que nous avons assisté vendredi. Le vieux monde de la classe dominante, bourgeoise, masculine et blanche, qui essayait une fois de plus d'afficher sa supériorité méprisante sur tout ce qu'il considère comme lui étant inférieur : les femmes, les noir.e.s, le public...

Bien mâle leur en a pris.

En célébrant Polanski, César nous a ressorti sa guerre des Gaules. Navré César, mais il semblerait bien que cette fois, les guerriers repartent vaincus. Polanski a pour sa part déjà renoncé au combat. Et avec lui, c'est tout un monde qui est en train de disparaître.

'est en tout cas tout ce que l'on espérer...