Le paradis des talents disparus

Le paradis des talents disparus
Le paradis des talents disparus - © pixelliebe - Getty Images/iStockphoto

C'est un moment rarissime que la télévision française a pu capter vendredi passé. Un phénomène à la fois douloureux, émouvant et instructif. Explications...

Vendredi 22 février, 21h. Le gratin du cinéma français est réuni à la Salle Pleyel à Paris pour assister à la 44ème cérémonie des César. Si les artistes espèrent un grand show riche en surprises et en bons moments, ils vont en réalité assister à un moment rare, pour ne pas dire unique : la mort en direct d'un talent.
Ce phénomène est bien connu dans les milieux artistiques : un acteur, un réalisateur, un chanteur peut finir par perdre son talent, ce talent-même qui l'avait rendu célèbre et aimé du public.

Les experts se contredisent sur les causes de la mort d'un talent : une trop grande aisance financière ou une arrogance qui pousse à ne plus se remettre en question, un manque de vigilance, des psychotropes trop puissants, tels que la drogue, l'alcool, ou la fréquentation des plateaux de Cyril Hanouna. Mais les véritables causes restent bien souvent inexplicables.  Et quand un talent s'en va, il s'en revient rarement.

On pense notamment à Richard Anconina, dont la mort du talent est estimée, selon les spécialistes, à 1988. Cette année-là, il est parfait dans "Itinéraire d'un enfant gâté" de Claude Lelouch, face à Jean-Paul Belmondo. C'est la dernière trace de son talent captée par une caméra. Après cela, on le verra notamment dans "Alive", "Camping 2", "Six Pack" (si vous ne l'avez pas vu, continuez à ne pas le voir), Star 80, ou encore le formidable " Hercule et Sherlock " de Jeannot Szwarc, où il partage l'affiche avec deux chiens et un cabot, Christophe Lambert.

Les deux chiens ne feront plus jamais de films après. Richard et Christophe auraient bien fait de s'en inspirer... Christophe Lambert, dont la mort du talent remonte pour sa part à 1992, avec "Max et Jérémie" de Claire Devers, où il était épatant face à Philippe Noiret. Depuis, sa filmographie est plus obscure que les salles qui n'ont pas diffusé ses œuvres. 

On pourrait encore citer des centaines de morts de talents, tant les exemples sont nombreux. Mais nous retracerons une autre fois la carrière de Christian Clavier.. Cela étant, si les morts de talents sont fréquentes, le moment précis où le talent pousse son dernier soupir est rarement filmé. Quand et comment un talent meurt-il précisément ? Est-ce durant la nuit ? Au beau milieu d'un tournage? La mort est-elle lente ou soudaine ?

C'est pourquoi cette 44ème Nuit des César restera un moment gravé dans l'Histoire.

Car oui, ce 22 février, nous avons assisté à un événement aussi exceptionnel que douloureux: la mort d'un talent en direct. Et ce talent, c'est celui de Kad Merad. Alors certes, les signes avant-coureurs de la disparition de son talent étaient nombreux. On pense notamment au film "Le doudou" en 2018, où Kad Merad partait à la recherche du doudou de sa fille. Ou à "Brillantissime", toujours en 2018, de et avec Michèle Laroque. Nul besoin de s'étendre sur ce dernier film, la phrase ''de et avec Michèle Laroque'' se suffisant à elle-même.

Et la cérémonie des César aura donc permis de capter en image la lente et douloureuse agonie – près de trois heures – du talent de Kad Merad. 
Tout avait déjà commencé par la bande annonce de la soirée, où le comédien jouait tous les personnages de sa famille.

Un signal de détresse clairement envoyé par le talent de Kad Merad, qui tentait de nous adresser un message à travers cette bande annonce pompée sur le film "La famille Foldingue". Et ce message, c'était "Faites gaffe, je vais crever comme le talent d'Eddie Murphy" !

Oui, le talent de Kad Merad se savait menacé. Mais il était déjà trop tard pour lui.

Son agonie a commencé dès l'entame de la cérémonie, quand Kad a parodié Freddy Mercury en détournant en français quelques tubes de Queen. Une idée somme toute amusante. Sauf que "We will rock you" est devenu "Oui, on est aux César" et "We are the champions" a été transformé en... "On est aux César, my friend"...

Ah ben ce sont les mêmes paroles, dites donc ! Et visiblement, elles ont écrites sur un coin de table en cinq minutes, par quelqu'un qui avait autre chose à faire.
Le talent de Kad commençait déjà à pousser ses derniers râles.

Puis le comédien enchaîna en annonçant que le remettant du César du meilleur espoir féminin serait Yann Moix.

Une vanne drôle ? Oui. Sauf que... Que disait l'excellent Jérôme Commandeur en 2017, quand il présentait les César ?

Eh oui. Exactement la même idée. Et là, comment ne pas se dire en voyant ce plagiat que Kad se muait en Gad ?

Ouvrons ici une petite parenthèse pour répondre à la question : Gad Elmaleh est-il un autre talent décédé ? Non. Car Gad Elmaleh fait partie d'une autre catégorie : celle des talents morts nés. Des talents qui n'ont jamais vu le jour sur grand écran, qui sont morts avant même d'avoir pu exister. Et les talents morts nés sont également nombreux dans le cinéma français : Franck Dubosc, Fabien Onteniente, Kev Adams, Philippe Lachau, le bien nommé Franck Gastambide, ou encore le grand ami de Kad, Olivier Baroux. 

Olivier Baroux qui participa par ailleurs à l'écriture de cette cérémonie des César. Gageons que si la justice devait requalifier la mort du talent de Kad Merad en meurtre, Olivier Baroux serait le suspect principal du crime...

Refermons ici la parenthèse.

Nous pourrions encore nous arrêter sur ce moment où Kad Merad sort de scène et  va faire le plein d'une voiture. Le genre de gags qu'il faisait déjà du temps où il animait "La Grosse émission" sur la chaîne Comédie, il y a vingt ans. En version drôle. 
Ou ce moment où il fait un jeu de mots sur Gérard Depardieu, en demandant si avant de faire une suite, il s'appelait "Gérard Pardieu". Mais le souvenir d'avoir assisté à cette insupportable agonie d'un talent sous nos yeux est déjà assez pénible comme cela.

Disons juste qu'on pourra revoir Kad Merad prochainement sur grand écran dans "Just a gigolo" ; de... Olivier Baroux (en attendant "Les Tuche 4", ô joie, ô bonheur, ô secours). Et que la bande annonce nous confirme que son talent a définitivement rejoint le paradis des talents disparus.

(Oui, ce film sent .. très bon)

Alors, en hommage au talent de Kad Merad, que nous avons tant aimé, nous ne pouvons que vous conseiller de revoir "Je vais bien, ne t'en fais pas" de Philippe Lioret. Kad Merad y était magnifique, et le rôle lui permit de décrocher le César du meilleur second rôle masculin en 2007. Ou de vous repasser en boucle les "Jean-Michel", un sommet de folie hilarante.

RIP talent de Kad Merad, nous ne t'oublierons pas...