Le cinéma, c'est dangereux, croyez-moi !

Christophe Bourdon a vu Black
Christophe Bourdon a vu Black - © RTBF

Mercredi dernier est sorti le film belge "Black".L'histoire d'amour entre deux jeunes membres de deux bandes urbaines rivales de Bruxelles, les 1080 et les Black Bronx. Et qui suscite bien des polémiques. Alors, est-ce dangereux d'aller voir Black ? Voici ma réponse.

Autant le dire d'entré de jeu : Black est loin d'être la bluette de la semaine. C'est un film dur, puissant, violent, et certaines scènes sont à la limite du soutenable.

Les deux réalisateurs Adil El Arbi et Bilall Fallah ont voulu faire un film à l'américaine, efficace, rythmé, servi par des acteurs formidables de naturel, et qui vous prend aux tripes dès les premières minutes pour ne plus vous lâcher jusqu'à la fin.

Mais si Black a beaucoup fait parler de lui, c'est moins pour ses qualités cinématographiques que pour les polémiques qui ont entouré sa sortie.

Certains cinémas ont refusé de passer le film, de peur d'avoir des émeutes. Et une bagarre a éclaté au Kinepolis mercredi passé, entraînant une intervention de la police et une suppression des séances suivantes.

Alors, Black est-il un film à ne pas mettre entre tous les yeux ? Autrement dit, un film violent rend-il violent ?

Eh bien, j'ai vu Black lundi soir, à l'UGC De Brouckère, et je peux répondre à cette question. Oui, Black est un film qui rend violent.

Je vais souvent au cinéma, et pourtant, je n'avais jamais ressenti une telle chose de ma vie. En sortant de la projection de Black, je n'étais plus dans mon état normal. J'ai senti monter en moi des accès de violence inouï. Et j'ai basculé.

En remontant dans ma Twingo, j'ai mis Radio Contact. A fond. Une pulsion. Je ne l'avais jamais fait avant. Mes oreilles saignaient. Mais je m'en foutais. Je roulais toutes fenêtres ouvertes en hurlant " Gitano " de Kendji Girac. Un Gitan. Même pas peur.

Et ce n'était que le début...

La vitesse était limitée à 50 kilomètres mais je roulais à du 51. Et je riais aux éclats.

A un moment, j'arrive devant le piétonnier, face à un grand panneau "interdit aux voitures". Mais avec une ouverture suffisante pour passer avec ma Twingo.

Eh bien, je n'ai pas hésité. Je n'ai pas hésité !! J'ai continué à pied. Un truc de fou. Il était 20h30, et je marchais dans le piétonnier. Dans le piétonnier de Bruxelles ! A 20h 30 ! Sans aucune protection ! Yvan Mayeur, je suis dans la place !

Là, je croise deux flics devant la Bourse. Deux fils de leur maman. Il fallait que je fasse quelque chose. Dans Black, les mecs, ils incendient une bagnole de flics avec un cocktail molotov.

Bon, là, les deux policiers étaient en Segway. Et moi, je n'avais qu'une bouteille d'eau.

Et mettre le feu à un Segway avec un cocktail molotov Spa Reine, ça le fait moyen.
Mais bon, je devais agir. Leur montrer qui fait la loi.

Alors, je leur ai demandé le chemin vers la Grand Place. Ils m'ont dit première à gauche. Et j'ai pris la première à droite ! Juste sous leur nez ! Bim ! Fuck the police !

Je rentre ensuite chez moi. Faim. J'ouvre le frigo. Il me reste juste un yaourt. Il est périmé depuis un jour. Eh bien, je l'ai mangé !! Avec une fourchette !! Rien à foutre ! Je suis un guedin, moi !

Après, j'ai sorti ma poubelle. Trois jours avant le passage du camion !! Et avec des bâtonnets de fish sticks dedans !! Tu entends ça Fadila ?

Et là, le sommet. Je me suis couché à minuit 5.

C'est le lendemain que ça a dégénéré. L'escalade. La spirale infernale. Le point de non retour...

J'ai porté ma chemise en dehors de mon pantalon.

J'ai bien senti que la situation commençait à m'échapper. Mais c'était déjà trop tard.

C'est alors que j'ai franchi le pas. J'ai intégré une bande urbaine. Sans m'en rendre compte. Et pas n'importe quelle bande.

La bande à Basile...

J'étais allé trop loin. Cette évidence m'a sauté au visage quand je me suis retrouvé sur un podium dans un costume de bourdon, avec à ma gauche un Pierrot incontinent et à ma droite une Colombine défraîchie qui me jetait des regards lubriques

J'étais dans la salle des fêtes de Aiseau-Presles, au goûter des 3X20 de l'amicale des joueurs de Whist, à essayer de leur faire chanter en choeur "La chenille". Mais comment je m'étais retrouvé là, bon sang ?

A un moment, le leader de notre bande, un mec dépressif habillé en d'Artagnan, a fait arrêter la musique. Il a poussé un cri en pointant du doigt l'entrée de la salle. Une autre bande urbaine venait d'entrer dans la pièce. La Compagnie Créole...

Un silence glacial a envahi la salle. J'ai très vite compris qu'une haine profonde animait les deux bandes.

"Qu'est-ce que vous foutez là ?" a crié notre d'Artagnan. "Vous étiez censés animer le bal du bourgmestre de Chaumont-Gistoux. Vous êtes sur notre territoire !"

Le leader de la Compagnie Créole s'est avancé vers nous, en lissant sa moustache d'un air arrogant. "Nous ne jouons qu'à 23h, après Ottawan. On s'est dit qu'on avait le temps de venir mettre un peu d'ambiance ici avant. Parce que c'est pas avec une bande de ringards comme la vôtre que les gens vont s'amuser".

Il s'est ensuite tourné vers le public et l'a harangué. "Est-ce que vous voulez faire un tour au bal masqué avec le Douanier Rousseau ?"

La salle a crié de joie.

Notre d'Artagnan s'est tourné vers nous : "Posez vos deux pieds en canard, les gars !"

Je ne me souviens plus de tout ce qui s'est passé ensuite. Tout cela a été si brusque et si violent que mon esprit a préféré en gommer une partie.

Je revois juste Colombine mordre la chanteuse de la Compagnie Créole avec un dentier piqué à Antoinette, l'organisatrice du goûter. Et de nombreux morceaux de tarte au riz voler dans la pièce.

Voilà. Voilà ce qui m'est arrivé après avoir vu Black.

C'est trop dangereux le cinéma. Croyez-moi. Ça peut vous faire prendre des décisions insensées.

La dernière fois qu'un film m'a influencé à ce point, c'est Rosetta des Frères Dardenne. En sortant de la salle, je suis allé m'acheter une gaufre.

Je voulais vous prévenir. Voilà qui est fait.

Libre à vous après avoir lu ce billet d'aller voir Black ou non. Mais sachez que vous risquez de vous retrouver face à un excellent film.

Quant aux deux réalisateurs, Adil El Arbi et Bilall Fallah, face au succès du film, ils viennent d'annoncer qu'une suite est déjà en chantier.

Elle racontera l'histoire d'amour impossible entre une jeune fille d'origine africaine et membre d'une bande urbaine, et son professeur de mathématiques qui essaie de la sortir de cette bande.

Titre du film ? Black et d'équerre.

On en salive déjà.


Christophe Bourdon