La petite histoire des grandes œuvres : Rosetta

Vous pensiez tout savoir de vos œuvres préférées ? C’était avant de lire ceci…

Episode 02 : Le tournage du film Rosetta

Nous sommes le 1er décembre 1998. Alors que Freddie Young, directeur photo oscarisé pour "Lawrence d’Arabie", "Docteur Jivago" ou encore "La Fille de Ryan" rend l’âme, c’est un autre film marquant de l’Istoire du Cinéma avec un grand i qui se tourne.

(Ndlr : merci de ne plus confier la relecture orthographique des articles au stagiaire)

Les Frères Dardenne ont en effet pris possession des rues de Seraing pour le tournage de Rosetta, qui leur vaudra leur première Palme d’Or en mai de l’année suivante.
Mais les marches cannoises sont encore loin, et le chemin qui les mènera à cette récompense suprême est semé d’embûches. Pour dire les choses simplement, le film a failli ne jamais être terminé. Et tout va justement basculer en ce premier jour du mois de décembre.

Jusque-là, tout s’est pourtant déroulé à merveille. Le casting est certes long et laborieux, en raison de la perfection des frères. Plus de 1500 comédiennes sont auditionnées… Dont Marion Cotillard. L’actrice vient de jouer dans le film Taxi, dont les frères disaient à l’époque " Taxi est l’équivalent du film Le voleur de bicyclette, mais avec 4 roues ", avant d’avouer quelques années plus tard qu’ils avaient vu le film au lendemain des fêtes du 15 août, et qu’ils étaient morts torchés au péket.

De son côté, Marion Cotillard ne se révèle pas du tout concluante lors de son test. Jean-Pierre Dardenne note dans un carnet :"Marion fait très mal l’accent de Liège. On dirait une Québécoise qui fait un AVC. En plus, on lui a demandé de jouer une scène où elle meurt, on n’y croit pas un seul instant. Moi vivant, je ne ferai jamais un film avec elle".

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Luc Dardenne, Fabrizio Rongione, Marion Cotillard et Jean-Pierre Dardenne à Cannes en 2014 © Photo by LOIC VENANCE / AFP

En plus des 1500 comédiennes, les frères auditionnent également 5 comédiens déguisés en femmes, mais qui ne font guère illusion, ainsi qu’un teckel à poil dur. Luc envisage en effet un moment de changer le scénario et de transformer Rosetta en Kiki, et d’en faire l’histoire d’un chien qui perd son emploi et vit dans un chenil avec sa mère alcoolique.

Mais Jean-Pierre mit vite fin à cette idée qu’il qualifia de "saugrenue".

Un proche des réalisateurs raconta par après avoir vu les essais du teckel à poil dur, où le chien déchiquette le K-way rouge que Luc a tenté de mettre sur son dos, avant de mordre la secrétaire des Films du Fleuve, la boîte de production des Dardenne, et de s’enfuir dans les rues de Liège, où il se fera écraser par une Opel. A ce jour, quand on l’interroge sur cette histoire, Luc Dardenne feint de n’en avoir jamais eu connaissance.

Et c’est durant ce casting que les frères dénichent la perle rare : Emilie Dequenne.

Agée alors de 17 ans, la jeune comédienne éblouit les réalisateurs par son naturel et son port impeccable du k-way rouge, pourtant déchiqueté par un teckel.

Ni une, ni deux, ils l’engagent à peu de frais, puisqu’ils bénéficient du fameux plan Rosetta. Et le tournage se passe sous les meilleurs auspices, jusqu’à ce jour fatal du 1er septembre.

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Emilie Dequenne © Belga G.Mossay

Les Dardenne ont en effet décidé de mettre en boîte les scènes où le personnage de Rosetta vend des gaufres sur une place. Mais les choses ne vont pas se passer comme prévu…

Alors que les Frères, très exigeants, lancent une 136e prise, obligeant le régisseur diabétique à aller racheter une tonne de sucre pour refaire de la pâte à gaufre, le drame va se jouer en quelques secondes sous l’œil de la caméra.

Exténuée, Emilie Dequenne se trompe en voulant mettre de la pâte dans le gaufrier, et glisse sa main à la place, avant de refermer d’un geste sec le moule. Un cri de douleur retentit dans les rues de Seraing. Emilie s’est brûlé la main…

Le tournage est interrompu. Traumatisée, la jeune fille annonce aux frères qu’elle ne veut plus tourner de scène de gaufres. C’est tout l’avenir du film qui est remis en cause. Les gaufres sont en effet un élément central du film des Dardenne, qui voient dans cet aliment une métaphore du combat de leur personnage, comme ils le déclareront en 1999 dans la revue Les Gaufriers du Cinéma : "Rosetta s’est gaufrée dans son parcours professionnel. Et cette fille, qui était plutôt bonne pâte, va peu à peu s’endurcir. Comme une gaufre trop cuite. De plus, à travers la gaufre, nous voulions parler de Liège. Car la gaufre de Liège. Tout fait sens. Tout fait gaufre".

Mais rien n’y fait. Malgré l’insistance des frères, la comédienne ne revient pas sur sa décision. Et le coup fatal tombe quand les parents d’Emilie font interdire par décision de justice qu’un gaufrier s’approche à moins de 150 mètres de leur fille.

Les Dardenne sont dans une impasse. Rosetta va-t-elle rejoindre la longue liste de ces films maudits, qui n’ont jamais vu le jour ?

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Rosetta sur orbite © AFP

C’est alors que les frères vont vivre un petit miracle, comme on n’en rencontre qu’au cinéma. Lors d’une soirée arrosée dans le Carré, où ils tentent d’oublier leurs déboires en commandant des mètres de bières, Luc et Jean-Pierre tombent sur Michael d’Antonio. Littéralement. En sortant du café Chez Bouldou, ils tombent du haut des trois marches, et atterrissent sur ce jeune homme, qui suit des études en technique infographie.

Michaël est un passionné d’images de synthèse, dont la vocation est née en voyant le film "Jurassic Park" en 1993. Depuis, Michael crée des images de T-Rex, et autres créatures fantastiques, dans sa chambre chez ses parents, à Flémalle.

Les Dardenne se prennent de sympathie pour le jeune homme, et lui confient leurs problèmes sur leur tournage. Michaël a alors une idée de génie : recréer les gaufres du film en images de synthèse. Ainsi, Emilie Dequenne pourra jouer les scènes prévues avec un gaufrier lui-même recréé de toutes pièces, par la magie de l’infographie.


Les Dardenne sont au début réticents face à cette idée, et craignent que des effets spéciaux n’aillent à l’encontre de leur cinéma naturaliste. Michaël les rassure alors en leur montrant des essais de gaufres qu’il a réalisés.

Les images sont bluffantes de réalisme. Jean-Luc s’exclame, ébloui : "On dirait de vraies gaufres !" Michael finit de convaincre les frères en leur proposant de ne plus utiliser le terme "effets spéciaux" et de dire à la place "effets normaux".

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A la vision du film, des lunettes 3D furent distribuées pour regarder les effets spéciaux de "Rosetta". © AFP PHOTO/POOL/JACQUES BRINON

Le tournage de Rosetta est sauvé, Emilie Dequenne accepte de jouer face à un faux gaufrier vert, qui est remplacé en postproduction par un gaufrier de synthèse. A ce jour, aucun spectateur n’a jamais relevé que les gaufres de Rosetta étaient le fruit d’effets normaux.

De son côté, Michael d’Antonio devient une référence dans le monde des effets normaux, aussi bien en Belgique qu’en France. L’année qui suivra le tournage de Rosetta, il sera engagé par Benoît Mariage pour créer un terril en images de synthèse pour son film "Les convoyeurs attendent", où il retravaillera également le ciel pour le rendre gris et pluvieux.

Et c’est également à lui que l’on doit la création de caddies de supermarchés dans "La loi du marché" de Stéphane Brizé, qui valut un prix d’interprétation à Cannes pour Vincent Lindon, dont il gomma par ailleurs certains tics, toujours grâce à la magie des effets normaux.

Mais ceci est une autre petite histoire des grandes œuvres.