"Bertrand Cantat ? il est sympa"

La couverture des Inrocks a fait polémique
La couverture des Inrocks a fait polémique - © DR

La Une des Inrockuptibles avec Bertrand Cantat n'en finit pas de faire couler de l'encre depuis plusieurs jours. Si le journal s'est excusé depuis, nous avons tenté d'aller plus loin. Nous avons rencontré en exclusivité Jean-Marc Lalanne, un des rédacteurs du magazine. Il a accepté de nous livrer sa version des faits, en toute franchise.

Jean-Marc Lalanne, comment est née cette idée de faire une couverture avec Bertrand Cantat ?

Vous savez, aux Inrocks, nous avons toujours eu à cœur d'aller à contre-courant, quitte à en choquer certains. Pour nous, le journalisme, c'est avant tout une histoire de convictions. Nous défendons des idées. Des valeurs. Et le choix, certes polémique, de mettre Bertrand Cantat en Une fait partie de ces valeurs.

C'est assez courageux de votre part, en fait.

Mais non, je déconne ! Il m'a cru, ce con. Ah, on voit bien que vous êtes Belge, vous, hein. Non, vous le savez, la Une d'un magazine, c'est la vitrine d'une boutique. Ce qui va vous donner envie de rentrer ou non. Et d'acheter, surtout. On s'est donc réunis en comité de rédaction et j'ai dit " Bon, les cocos. Qui a une idée en béton pour faire vendre notre prochain numéro ? "

Et c'est à ce moment-là qu'est venue l'idée de Bertrand Cantat ?

Presque. On a d'abord lancé un brainstorming. On est vite partis sur l'idée qu'il fallait quelqu'un de clivant. Quelqu'un qui suscite la colère, la haine. Parce que bon, des belles personnes qui défendent des valeurs humanistes et positives, on sait bien que ça fait pas vendre un radis, hein.

Et c'est là que vous avez choisi Bertrand Cantat..

D'autres noms sont sortis d'abord. Marc Dutroux. Bachar el-Assad. Kev Adams. Puis à un moment, j'ai dit " Allez, quoi ! Il faut vraiment qu'on frappe un grand coup ". Et là, l'association d'idées s'est faite toute seule.

Et donc, Bertrand Cantat

Voilà. En plus, Bertrand Cantat, il est sympa. Il a toujours des choses à dire. On a donc tout de suite organisé une rencontre chaleureuse et informelle, en prenant contact avec sa maison de disques, qui nous a mis en contact avec son agent, qui a contacté son attachée de presse, qui nous a dit oui après nous avoir raccroché au nez et traité de tous les noms

Pourquoi ?
Ben parce que c'est une attachée de presse. Elle fait son job, quoi. C'est pas comme ça en Belgique ?

Ben non

Roh les ringards...

Et donc, Bertrand Cantat en Une des Inrocks...

Oui, mais bon, attention, je sais où vous voulez en venir. Tout ce débat sur " Est-ce normal de mettre en couverture un type qui a tué sa compagne à coups de poings ? ". Nous y avons pensé, évidemment. C'est pour ça que nous avons tenu à montrer Bertrand tel qu'il est vraiment : un ange déchu, un martyr, un homme en souffrance. Pas question d'essayer de le magnifier, quoi...

Euh...

Oh, ça va quoi, merde. Il a purgé sa peine. Il a le droit de continuer de faire son boulot, non ? Vous n'allez pas reprocher à un menuisier qui a fait de la prison de continuer de faire des meubles, quand même ?

Non. Mais de là à le mettre en couverture de Pitchpin Magazine...

Franchement, ça va gêner qui Bertrand Cantat en Une de tous les kiosques ? Les proches de Marie Trintignant qui vont passer devant ? Ses enfants ? Les victimes de violences domestiques qui n'osent pas parler pendant que nous on affiche la jolie photo d'un de leurs bourreaux ? Euh... Attendez... Non, retirez ce que je viens de dire...

En attendant, vous avez fini par présenter vos excuses

Oui, vous savez, nous sommes des êtres humains comme tout le monde, avec des sentiments. Nous avons conscience que nous avons pu blesser des gens, et nous avons sorti ces excuses pour éviter d'arriver à une situation qui nous peinerait énormément.

Blesser encore plus de gens ?

Non. Perdre des abonnés.

Vous dites notamment dans cet édito, je vous cite " Ce journal s’est toujours battu contre les violences envers les femmes, contre le sexisme et pour l’égalité entre les sexes "

C'est vrai. Et j'aurais pu ajouter que nous nous battons aussi contre la guerre, parce que ce n'est pas bien, contre le racisme, parce que nous sommes tous égaux, et contre la méchanceté, parce que ce n'est pas gentil.

Oui, d'accord. Sauf qu'en août 2017, Julien Salingue et Pauline Perrenot ont sorti un article où ils ont repris vos Unes consacrées à vos numéros " spécial sexe " depuis 2005. Sur douze couvertures, on voit 17 femmes nues et seulement deux hommes. C'est votre façon à vous de lutter contre le sexisme et pour l'égalité entre les sexes ?

Hein ? Ah... Euh... Oui. Oui, oui, oui.

En quoi ?

Oui, oui, oui. Oui, oui. Oui.

Mais encore ?

Oh ! Regardez ! Par la fenêtre ! Un oiseau mort ! (il se jette sous son bureau et marche à quatre pattes vers la sortie)

Vous allez où ?

Chercher du café. Vous en voulez ?

Au final, avec toute cette polémique, personne n'a parlé de la raison première de votre couverture, à savoir que Cantat sort un nouveau morceau, " L'Angleterre ", issu de son prochain album.

Ah bon ? Et il est bien ?

Ben... Vous l'avez pas écouté ?

Ben non. A partir du moment où on savait qu'on allait faire vendre en le mettant en Une, le reste, hein...

Ben, son nouveau single, c'est ça...

(au bout d'une minute d'écoute) Ah ah, bien essayé ! Ça, c'est le nouveau Michel Sardou ! Vous êtes des gros déconneurs, les Belges, j'adore ! Elle est où la caméra cachée ? Je suis un grand fan de François l'embrouille, vous savez.

Non, non, c'est bien le nouveau Bertrand Cantat

Quoi ? Avec les chœurs qui font " Pa la la " derrière ? Et des paroles comme " Tu veux voir le bout du tunnel, Tu veux traverser le Channel " ? Et des jeux de mots comme " Ils ont plus d'un tour dans leur manche " ? Non, allez, sérieux ?

Ben oui. C'est le nouveau single de Bertrand Cantat

Oh p... (il décroche son téléphone) Marlène ? Convoque tout de suite une réunion de rédaction.

Vous allez faire quoi ?

Sortir une nouvelle lettre d'excuses.

 

Ndlr : Toute ressemblance avec une vraie interview d'un vrai rédacteur en chef d'un vrai magazine de rock serait purement fortuite, et totalement indépendante de notre volonté.