La rumba congolaise est-elle amenée à disparaître ?

Photo du groupe African Jazz prise lors de la délégation en Belgique. Première fois que le groupe chantait Independance Cha Cha.
Photo du groupe African Jazz prise lors de la délégation en Belgique. Première fois que le groupe chantait Independance Cha Cha. - © ALEXIS HUGUET - AFP

Les notes du mythique hymne, Indépendance cha cha, résonnent encore. La chanson a propulsé la rumba congolaise sur le devant de la scène internationale. Mais que reste-t-il aujourd’hui de cette musique ? Malheureusement, plus grand-chose. Ou en tout cas, plus comme avant.

Fin janvier 1960, une délégation congolaise arrive à Bruxelles pour négocier l’indépendance. Après de longues heures de négociation, l’orchestre African Jazz – sous la direction du grand Joseph Kabasele – s’installe et entame pour la toute première fois la chanson en passe de devenir historique : Indépendance cha cha. L’heure est à la fête, les Congolais.es touchent leur émancipation de la Belgique du bout des doigts. La colonisation est terminée. Par ce morceau, qui deviendra l’hymne d’indépendance de beaucoup de pays du continent africain, le monde découvre une musique typiquement congolaise, la rumba.

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Pour retracer l’histoire de la rumba, il faut remonter aux alentours du 15e siècle. "Le mot vient de cumba, qui signifie ‘nombril’en langue Congo. Donc vous l’aurez compris, la rumba se danse nombril contre nombril", raconte Klay Mawungu, amoureux de cette musique et organisateur d’évènements liés à celle-ci. La rumba traverse ensuite le globe pour atterrir à Cuba où elle se développera pendant plusieurs siècles avant de revenir à nouveau dans son Congo d’origine. Au début du siècle précédent, la rumba se jouait à la guitare classique. "C’était une musique pleine de revendications contre l’occupation belge. Mais elle connaît un essor international uniquement au moment de l’indépendance du Congo dans les années 60", détaille Yodi Omankoy, musicien et guide au musée de Tervuren. S’ensuit une génération dorée portée par de grands noms tels que Tabu Ley Rochereau (premier Africain à se produire à l’Olympia) ou Franco Luambo.

Pour Yodi, le tournant majeur pour la rumba congolaise survient dans les années 80 avec le groupe Zaïko Langa Langa. "Ces musiciens estimaient que les jeunes congolais.es de l’époque ne se reconnaissaient plus dans la rumba traditionnelle. Comme le reggeaton en Amérique latine, ils avaient envie de quelque chose de plus rapide, de plus urbain. Les membres Zaïko Langa Langa décident donc d’accélérer le beat et apparaît ainsi le rythme seben qui a inspiré plusieurs autres musiques africaines comme le coupé-décalé." Depuis ça, on ne pointe plus beaucoup de changements dans la rumba. Et si cette musique traditionnelle était en train de disparaître ?

Interviewé par TV5 Monde, Clément Ossinonde, spécialiste de la rumba, exprimait la crainte de voir la rumba disparaître complètement de la culture africaine. Parce qu’on la pratique peu ou plus en 2020 et que les artistes émergents sont rares.

Entre traditions et modernité

Marie Daulne est plus connue sous le nom de Zap Mama. Depuis le début des années 90, la chanteuse enregistre en compagnie d’artistes du monde entier. L’idée ? Promouvoir la culture africaine surtout celle portée par les femmes. "À l’époque, certaines femmes faisaient de la rumba, mais c’était mal vu. Être chanteuse, ça équivalait à être prostitué. Comme elles n’avaient pas leur place sur scène, les femmes produisaient et géraient les artistes masculins. Grâce au travail des féministes, elles ont pu commencer à être mises en avant dans les années 80."

Zap Mama ne fait pas de la rumba, mais elle en connait un rayon sur ce genre musical. "Lors de mon dernier voyage à Kinshasa, j’ai été surprise. Toutes les Congolaises faisaient du Beyoncé, de la musique américaine", dans les rues de la ville, l’heure ne serait plus aux traditions. Yodi Omankoy voit plusieurs solutions pour lutter contre l’arrêt de la rumba : "Au Congo, il n’y a pas d’école de rumba congolaise. Les artistes apprennent la musique classique et c’est tout. Il faudrait commencer par-là. Si la rumba n’est plus beaucoup pratiquée, c’est aussi parce qu’elle n’a pas su se moderniser. Actuellement, beaucoup de morceaux sont kilométriques et en lingala, donc internationalement ça ne prend pas. Avec la crise économique, on a également assisté au phénomène de ‘libanga’. C’est-à-dire que les artistes sont payé.e.s pour citer le nom de certains hommes puissants dans leurs morceaux. Les musiciens sont devenus des commerçants. La crise a détruit la musique. "

Quant à la disparition de la rumba, Marie Daulne est moins alarmiste. Pour elle, c’est un peu la philosophie de "rien ne se perd, tout se transforme". "La rumba a influencé plein de musiques. On en retrouve dans le zouk des Caraïbes par exemple. Nous vivons à une époque où tout se mélange et de nouvelles compositions apparaissent. Aucune musique n’est pure. Oui la rumba prend un tournant qui n’a pas encore de nom défini. Mais elle trouvera de nouvelles branches comme elle l’a déjà fait par le passé. Ce qui est certain, c’est que la rumba et son histoire ne disparaîtront jamais."

Reste que pour Yodi, la rumba de 1960 restera éternellement la meilleure de toutes. Celle avec des revendications, qui chantait la vie quotidienne des Congolais.es. Aujourd’hui, au Congo comme dans beaucoup de pays d’Afrique, la musique urbaine a pris possession des jeunes. Et s’il y a un pays qui a su tirer son épingle du jeu, c’est le Nigeria et son fameux afrobeat. "Au Congo nous serions tout à fait capables de faire la même chose. On pourrait prendre un beat qui existe déjà, ajouter quelques notes de guitare seben et ça fonctionnerait. Une des bonnes idées des artistes nigérian.ne.s c’est simplement de chanter en anglais, ça s’exporte plus facilement. Mais les ancien.ne.s ne veulent pas de ça." Une recette magique qui pourrait pourtant souffler un vent de modernité sur une musique vieille comme le monde.

Ces articles sont rédigés dans le cadre de l’émission télé spéciale "Le temps d’une histoire : Il y a 60 ans, l’indépendance du Congo" diffusée le 26 juin à 20h20 sur La Une et à retrouver à tout moment sur Auvio.