Michel Hazanavicius, l'interview intégrale pour "Le Redoutable"

Michel Hazanavicius, l'interview intégrale pour "Le Redoutable"
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Michel Hazanavicius, l'interview intégrale pour "Le Redoutable" - © Tous droits réservés

Paris, 1967. Jean-Luc Godard, le cinéaste le plus en vue de sa génération tourne "La Chinoise" avec la femme qu'il aime, Anne Wiazemsky, de 20 ans sa cadette. Ils sont heureux, amoureux, séduisants, ils se marient. Mais la réception du film à sa sortie enclenche chez Jean-Luc une remise en question profonde.

Mai 68 va amplifier le processus, et la crise que traverse Jean-Luc va le transformer profondément, passant de cinéaste-star en artiste-maoïste hors système aussi incompris qu'incompréhensible.

Le brillant réalisateur de "OSS117" répond aux questions d'Ayrton Touwaide à propos son nouveau film, "Le redoutable".


 

 

AYRTON TOUWAIDE : Michel Hazanavicius, bonjour.
MICHEL HAZANAVICIUS :
Bonjour.

 

Merci d’être ici en Belgique pour nous parler de votre dernier film, "Le Redoutable". Si j’ai bien compris, ce film ne parle ni du sous-marin "Le Redoutable", ni de cyclisme.
Vous avez tout compris ! [Rires]

 

"Le Redoutable", c’est aussi une subtile métaphore pour parler de Jean-Luc Godard. Et au préalable, je voulais savoir : qui est pour vous Jean-Luc Godard ?
Comme tout le monde, c’est un réalisateur un peu hors-norme, voire plutôt mythique. Un créateur de la Nouvelle Vague qui brille aussi par son originalité et sa longévité.

 

Ce n’est pas un film en adoration de Jean-Luc Godard.

 

En conférence de presse à Cannes, vous avez déclaré que Jean-Luc Godard n’était pas forcément le cinéaste qui vous avait le plus influencé, ou pas forcément quelqu’un avec qui vous avez une proximité artistique, au-delà évidemment du respect que vous lui vouez. Qu’est-ce qui vous a poussé à lui consacrer quand même un film entier ?
La lecture du livre d’Anne Wiazemsky, où tout d’un coup j’ai vu une histoire qui m’a beaucoup plu, une histoire d’amour. Parce que l’histoire du film, l’histoire qui est racontée, c’est une histoire d’amour assez fragile, assez touchante, mais qui offre plein de moments de comédie possibles et l’opportunité d’avoir une espèce de ligne artistique hyper joyeuse sur le film, référente au Godard des années 60. Après, je pense que les cinéastes qui ont fait des films sur Jules César n’étaient pas forcément des adorateurs de sa politique. En fait, je n’ai rien contre lui, mais je ne fais pas effectivement partie de la "secte". Ce n’est pas un film en adoration de Jean-Luc Godard.

Justement, il y a le Godard réalisateur, cinéaste, mais ce n’est pas forcément le Godard qui vous intéresse le plus. Au contraire, c’est plutôt le Godard dans la vie privée, dans ses doutes, dans cette petite quête existentielle qu’il traverse. Il y a justement ce côté iconique de Jean-Luc Godard, par son look, ses lunettes glacées, son cigare. Est-ce aussi une partie du personnage qui vous intéresse ?
Oui, c’est aussi une icône pop, bien sûr. C’est aussi un personnage qui a brillé par ses aphorismes, par ses prises de position. Parfois pour sa personnalité plus que pour son travail, à son grand malheur d’ailleurs. Donc oui, le travail sur cette icône m’a beaucoup attiré. Absolument. Il a une personnalité hyper complexe. Ce n’est pas quelqu’un qui a cherché à être gentil. Ce n’est pas quelqu’un de consensuel. C’est quelqu’un qui a toujours refusé de jouer le jeu. Dans n’importe quelle situation, il bougeait ou il cassait les règles du jeu qu’on lui proposait. Donc c’est un personnage hyper amusant à travailler en tant que scénariste. Je n’ai pas mis de côté le réalisateur parce que la période dont on parle c’est mai 68 : le moment de la fracture. Il y a le Jean-Luc Godard avant, très séduisant — je parle de ses films —, charmant. Puis il devient très activiste, militant, moins séduisant, moins charmant. Donc le film parle de cette bascule. Cette bascule aussi bien en tant que réalisateur qu’en tant qu’homme marié, qu’en tant qu’ami, qu’en tant qu’homme, humain. C’est un moment de crise, dans un pays en crise.

 

Pour parler de pays en crise, on se retrouve en plein Paris, mai 68, un petit peu avant avec la sortie de "La Chinoise". On peut quand même faire un lien assez évident avec votre cinéma, qui aime bien les films d’époque, la reconstitution ; je pense que ça se passe d’ailleurs à cette époque-là aussi.
Complètement.

Qu’est-ce qui vous plaisait aussi dans cette idée de remettre en scène le Paris de mai 68 ?
D’abord, je trouve que mai 68 correspond à la manière dont la jeunesse française s’est accaparé la politique : prendre possession de la rue, avec humour, joie, enthousiasme, énergie, c’est hyper réjouissant. Je trouve qu’il y a dans mai 68 un truc ultra cool. Ce n’est pas que je regrette, mais j’aime bien cette manière de penser la politique. C’est sexy dans le sens où ce n’est pas déconnecté du monde. Les gens ne prennent pas une pause. Ils ne jouent pas à être Raymond Barre. Ce n’est pas "maintenant on fait de la politique". Non. Ça reste déconnant. Ça reste dans la vie. Je trouvais qu’au cinéma je n’avais pas vu de films qui racontent ça. Ou qui le montrent, en termes d’ampleur, d’énergie. J’ai adoré faire ça. Et puis, au-delà de la ciné-génie des années 60, il y avait une espèce d’innocence, de naïveté dans la manière dont les gens voyaient le monde. J’aime cette époque pour placer des personnages complexes dans des contextes un peu naïfs. J’aime bien ça.

 

Godard n’est pas forcément le personnage principal, mais plutôt la situation, l’époque, avec justement comme point d’ancrage Godard qui a vécu et qui a pris position durant cette période.
Oui. En tous les cas c’est l’un des deux personnages principaux, puisque c’est une histoire d’amour. Mais la finalité du film n’est pas Jean-Luc Godard, vous avez raison. C’est vraiment un homme en crise dans un pays en crise, raconté au travers une histoire d’amour. Évidemment, ce sont aussi des métaphores sur lui et l’icône qu’il représente, mais l’histoire qui est racontée effectivement est indissociable du contexte. Mai 68 est un personnage effectivement important dans le dispositif, et non, ce n’est pas une thèse sur Jean-Luc Godard.

 

Est-ce que le Godard qu’on voit dans "Le Redoutable" est le Godard de Michel Hazanavicius ?
Oui, mais pas seulement. Je pense que c’est aussi le Godard d’Anne Wiazemsky, en premier lieu, transformé par moi, incarné par Louis Garrel. Donc oui, il émane du vrai Jean-Luc Godard, mais plusieurs personnes se le sont accaparé. Anne Wiazemsky se l’est accaparée quand elle a écrit le livre, moi lorsque j’ai écrit le scénario, mis en scène et monté, et évidemment Louis quand il l’a incarné. Heureusement il se l’est accaparé. C’est un monstre hybride.

 

Dans n’importe quelle situation, Godard cassait les règles
du jeu qu’on lui proposait.

 

S’accaparer Jean-Luc Godard et le faire parfois par le biais du sketch — en tout cas dans la structure narrative du film —, le pasticher, c’est évidemment quelque chose qui vous intéressait beaucoup.
Je ne vois pas ça comme un sketch, mais plutôt comme une manière de s’inscrire dans son univers, celui du collage. Au départ, le film était encore plus fragmenté. Finalement, je lui ai donné une structure un peu plus classique, mais avec des digressions et peut-être ce que vous appelez "sketchs", des mises à distance, beaucoup de distanciation. Mais ça, ce sont des procédés godardiens. Disons que c’est aussi une manière méta de le raconter en le plaçant dans son propre univers. Une fois ce dispositif mis en place, j’ai eu la possibilité de faire de la comédie. Et j’y suis allé franco.

 

Louis Danvers avait dit qu’un lien était possible avec les "OSS 117" : vous prenez un personnage iconique, l’espion de Jean Bruce, le Godard — des personnages assez sérieux dans leur attitude finalement — et vous les placez dans des situations où ils deviennent involontairement une source d’humour.
Oui, décalé, absolument. Là il s’agit d’un personnage existant, un personnage vivant qui plus est, et ultra respecté par la critique de cinéma ; mon premier interlocuteur pour pouvoir m’adresser au public. Donc effectivement, les choses sont un peu plus compliquées. En l’occurrence pour Godard — "OSS" c’était complètement inventé. Mais concernant Godard, je pense que je ne suis pas si loin de la vérité que ça. C’était quelqu’un qui était avant-gardiste, dans une espèce de décennie enchantée qu’étaient les années 60. Et à la fin des années 60, en 68, quand la jeunesse française est descendue dans la rue pour créer cette espèce d’électrochoc dans la société, Godard s’est retrouvé sur le côté, donc décalé. Alors oui, on le voit dans des situations un peu décalées. Il est avec une femme qui a moins de 20 ans que lui et forcément, il y a des moments où il est décalé. Et je pense qu’à ce moment-là, il se décale lui-même. Tout ça me semble assez cohérent, effectivement assez juste.

 

Comment décrirez-vous ce personnage qui est à la fois très décalé par rapport à la société dans laquelle il s’inscrit, et en même temps décalé par rapport à ce qu’il professe ? Comme il le dit à un moment du film, il s’insurge toujours contre la bourgeoisie, et en particulier contre Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac, et en même temps il a une existence parfaitement bourgeoise.
Complètement, bien sûr. Ce sont tous les paradoxes de Godard. Il vient effectivement d’une grande famille, pas d’une famille très riche, protestante, bourgeoise, suisse. Au début, il ne fait pas des films… je dirais que c’est quelqu’un qui vient plutôt de la Droite qui se retrouve dans une espèce de virage radical. À cette époque, celle de la Guerre Froide, les choses étaient toujours binaires. C’est-à-dire que vous étiez soit capitaliste, soit communiste. Et chez les communistes, vous étiez soit prosoviétiques soit chinois. En gros, c’était prochinois. Les choses étaient à peu près aussi simples. Donc oui, il a été fort, il a été loin ; mais oui, il est hyperparadoxal.

 

Je trouve qu’il y a dans mai 68 un truc ultra cool.

 

Vous aimez reprendre les codes cinématographiques d’époque : dans "OSS 117" avec le split-screen ; dans "The Artist" avec les codes du cinéma muet. Vous êtes-vous amusé en utilisant les codes très caractéristiques du cinéma de Godard ?
Oui, à mort. J’ai repris des motifs godardiens, des fois presque tels quels, en les mettant au service de l’histoire, ou au service de la comédie. J’ai repris ces motifs-là, la plupart du temps en les détournant, d’autres fois en les inventant, mais ça aurait pu être du Godard. Ce que Godard a totalement apporté, ce que personne ne peut lui ôter, c’est une sorte de liberté, d’audace, dans la narration, dans sa manière de conduire ses films. Pour moi, cette grande liberté était hyper agréable à travailler. C’était hyper ludique, et ça m’a permis de faire un film joyeux. J’aime bien l’idée de placer ce film dans la comédie, mais si on ne regarde que l’histoire, elle est assez tragique. Je voulais garder ça et je voulais garder une espèce d’équilibre. Un peu à la comédie italienne, c’est-à-dire un personnage complètement pathétique, mais en même temps hyper humain dans ses failles. Donc un personnage pour lequel on a de l’empathie, mais raconté avec plein de scènes de comédie. Et en même temps, dans la forme, justement, et je pense que c’est plus là où le film est joyeux, c’est d’être hyper joueur. C’est-à-dire une forme très ludique qui est référente au cinéma de Godard des années 60, qui était comme ça, hyper libre.

 

Que ce soit les intertitres, le découpage en chapitres, c’est évidemment un terrain de jeu parfait pour vous.
Oui et puis de jouer avec les longs travelings latéraux, les regards caméra, les cartons qui viennent s’inscrire pour dire le contraire de ce que disent les gens, mettre des images en négatif, passer du noir et blanc… En fait ce n’est pas "tout est permis", mais en tous les cas "rien n’est interdit".

"Le Redoutable", Jean-Luc Godard, c’est quand même Louis Garrel…
Sans les cheveux.

 

Il y a quand même une filiation en apparence, du point de vue des critiques, entre le Jean-Luc Godard du film et celui qui l’incarne. Comment était-ce de diriger Louis Godard dans cet exercice-là ?
"Louis Godard" !

 

Je viens de l’inventer [rires].
C’est très bien "Louis Godard" [rires]. C’était hyper agréable. Assez nouveau pour moi, parce que j’ai toujours travaillé avec des acteurs ou des actrices avec qui on se comprenait très vite et on passait par assez peu de mots. Lui, il aime parler, théoriser, pas figer, mais, comment dire… malaxer les idées, il a besoin de ça. Au début, j’étais hyper étonné parce qu’en préparation, il venait tout le temps chez moi, il restait quatre heures… Je me disais "c’est une plaie ce mec". Et en fait c’était vachement intéressant parce que les choses sont formulées. Avec Dujardin, il y a des fois où on ne se parle même pas. Le truc passe, on ne sait pas comment, il fait ce que je ne lui ai même pas encore demandé. Donc très rapide. On se parle, on a des références communes, des trucs, ça va très vite. Avec Bérénice, on a un travail qui est plus sur le long terme, mais pareil on se comprend très vite. Quand j’ai travaillé avec le gamin tchétchène dans "The Search", il ne parlait que tchétchène donc on n’allait pas causer beaucoup. Pareil dans "The Artist", on ne va pas parler beaucoup… Et avec Garrel, c’était nouveau justement parce qu’on parlait beaucoup. Mais j’ai trouvé ça vachement intéressant. Et c’est un acteur hyper agréable à travailler. Il est très bon, très à l’écoute, il est très bon. J’ai beaucoup aimé.

 

Non, ce n’est pas une thèse sur Jean-Luc Godard.

 

Quelle était votre intention commune dans l’image de Godard ? Parce que le but ce n’était pas évidemment de faire une parodie, une imitation. Il fallait qu’il se l’approprie aussi.
Lui en fait, au tout départ, il était complètement anti-imitation. Il disait "on ne va pas imiter Godard". "Ben non, enfin Louis, imiter Godard, tu imagines la honte !". En fait, il fallait quand même un peu. Lui il était prêt à le faire avec les cheveux, avec sa voix normale, en tous les cas prêt à essayer comme ça. Et les premières lectures ont été faites comme ça. Je trouvais que ça ne marchait pas donc je le poussais à faire un peu du Godard, prendre un peu le phrasé de Godard et dès qu’il le prenait les trucs tombaient en place parce que ça avait été écrit avec le son de Godard en tête. Il y a un peu eu une négociation pour savoir jusqu’où on allait pousser l’incarnation, pour ne pas dire "imitation". Puis après, il a fallu lui raser la tête, ça a été une négociation de malade, mais le terrain commun c’était ça, c’était de dire "il faut qu’on trouve un personnage", comme une espèce de clown, en tout cas comme du masque, qui soit entre Garrel et Godard. C’est pour ça que votre "Louis Godard" me plait bien parce qu’en fait le personnage parfois je l’appelais comme ça, soit Jean-Luc Garrel, soit Louis Godard. Il est un peu entre les deux. Et le fait de laisser de la place à l’acteur, de ne pas essayer de faire une imitation parfaite — qu’on aurait reproduite de scène en scène et qui aurait été un peu de la viande morte — c’est aussi par là que nous avons fait rentrer de l’humanité dans le personnage. Et à partir du moment où il y a de l’humanité, on a vraiment l’impression qu’on s’y attache plus, donc on y croit plus. On a l’impression que c’est plus Godard.

De l’humanité, il y en a évidemment entre la belle relation d’amour que vous avez évoquée : le vrai Godard et puis le Godard avec Stacy Martin. Qu’est-ce qui vous avait plu dans cette relation ? On sent que les personnages s’aiment malgré leur différence de milieu social, leurs différentes façons de voir le monde et en même temps, sans trop en révéler, cet amour n’est peut-être pas possible finalement.
En fait, je crois que ce qui rend les histoires d’amour impossibles, c’est que les gens changent. Imaginez une femme qui va se marier avec un homme. Je ne sais pas, il a 25 ans, il est jeune, il est beau, il a l’avenir devant lui… Et puis 15 ans après, il a pris 15 kilos ; son avenir, il n’en a rien fait, il est malheureux, ce n’est plus le même homme. Alors est-ce qu’on continue ? On a le droit de continuer à l’aimer, mais il a changé. Là le truc c’est que Godard veut changer. Par décision politique, il doit faire la révolution et la révolution commence par détruire celui qu’il était. Or, celui qu’il était c’est celui avec qui elle était mariée. Donc il déteste l’homme avec qui elle s’est mariée et il fait tout pour le détruire. Donc c’est compliqué pour elle. Et il le fait sincèrement, donc là je pense qu’il y a un truc un peu tragique. Quand ceci se passe sur 15 ans, on change aussi avec l’autre personne, il y a un accompagnement qui se fait. Là c’est très radical, c’est pensé de sa part, il se dit "je veux tuer Godard". Donc c’est difficile pour l’autre. C’est ça qui m’a plu. Je trouvais que c’était une espèce de métaphore un peu ramassée et tragique sur la fin d’une histoire d’amour.

 

À travers le point de vue d’une personnalité du cinéma incontournable… On peut revenir peut-être sur cet aspect de Godard Dieu, Godard déité, une sorte de mythe vivant du cinéma. J’entends du point de vue de la critique, certainement pas du grand public. Est-ce que l’exercice de se frotter à ce mythe Godard, pour un réalisateur c’est un gros défi ? Avez-vous peur de la critique ou vous vous en fichez complètement ?
Ce n’est pas que je m’en fiche, je préfère qu’ils aiment plutôt qu’ils n’aiment pas, mais quand je me prends des critiques qui sont purement dogmatiques, honnêtement c’est pas très grave. Moi, je ne suis pas justement le côté demi-dieu, ou Dieu complet, je ne suis pas là-dedans, je suis très agnostique en la matière, je n’y vois pas de Dieu, je pense que le film est d’abord fait avec beaucoup de tendresse. Mais c’est quand même une comédie, à aucun moment le film ne prétend amener un jugement définitif sur Godard le cinéaste, Godard l’homme… Je ne suis pas du tout là-dedans. Je suis très décontracté. Moi je me suis amusé avec une figure de l’histoire de France. Je n’ai rien fait de mal, tout va bien. Par contre, je trouve ça réjouissant que les gens crient quand même au blasphème. Si le cinéma est aussi important pour ces personnes, c’est le signe d’une société qui va plutôt bien, une société qui aime sa culture… Je l’ai dit plusieurs fois, mais c’est vrai. Il y a eu quelques années un film qui a été fait sur Sarkozy, alors qu’il était Président de la République, qu’il allait se représenter aux élections. Je n’ai pas souvenir que les gens aient dit "on n’a pas le droit de faire un film sur Sarkozy". Le gars était quand même Président de la République. C’est quand même assez cool que des gens gueulent quand on fait un film sur un réalisateur de 86 ans, et qu’on raconte des faits qui se sont passés il y a 50 ans. Finalement c’est assez bien que ce soit si important pour eux.

 

Ce que personne ne peut lui ôter, c’est une sorte de liberté, d’audace, dans la narration, dans sa manière de conduire ses films.

 

Oui, qu’on puisse continuer à en rire. Toujours par rapport à ce mythe Godard, ce n’est pas quelque chose qui vous tient à cœur, vous l’avez dit, mais ça vous amusait vraiment d’imaginer qui était ce personnage. On parlait de comédie, mais le film a aussi peut-être, en tout cas c’est mon interprétation, un sens un peu tragi-comique. C’est quand même quelqu’un qui ne joue pas le jeu et cela peut être très dur, surtout pour Anne Wiazemsky, en particulier sur la fin, lorsqu’on quitte la comédie pour aller vers le drame psychologique. C’est aussi une volonté pour vous de ne pas être que dans l’humour et en un sens le pastiche ?
Oui bien sûr, justement, c’était une manière aussi de le respecter. C’est-à-dire que ce n’est pas juste une espèce d’énorme rigolade. Je ne voulais pas faire un film ricanant. Je voulais faire un film qui respecte — mais tout ça est dans le livre — j’ai pris des éléments du livre, mais je trouvais qu’il y avait une dimension tragique. Il y a dans leur histoire d’amour un truc qui ressemble un peu au "Mépris" je trouve, dans la structure : un homme qui s’éloigne et cette femme le regarde partir, sans d’autre choix que de constater qu’elle ne l’aime plus. Je ne voulais pas gâcher ça. Je voulais le raconter pour de vrai. Même si c’est fait de manière ludique et joyeuse, parfois franchement comique, je voulais respecter ça. Il y avait donc un équilibre à trouver entre la mise à distance et le respect des personnages et de l’histoire. Les Italiens ont fait ça pendant des années merveilleusement. C’est-à-dire la comédie à l’italienne, qui joue absolument sur cet équilibre-là : les personnages sont mis dans des situations absolument pathétiques, c’est absolument tragique d’un point de vue humain, et en même temps c’est ultra drôle. Et on passe de l’un à l’autre dans le même film. Donc l’équilibre est possible. C’est ce que j’ai essayé de faire.

 

Vous êtes très bien parvenu à le faire : avoir des instants très comiques, avoir des instants plus dramatiques. Lorsque je parlais tout à l’heure d’une dimension plus "sketch", c’était pour exprimer l’idée de montrer des tranches de vie de Godard sur une année. Est-ce que vous pouvez nous parler de cette structure que vous vouliez probablement moins linéaire d’un point de vue narratif ?
Oui, moi j’ai fait des choix en prenant des éléments du livre, et j’aimais bien l’idée du collage. Je trouvais qu’il y avait un truc qui collait bien à l’univers de Godard. Prendre des moments comme ça, les agencer, puis, petit à petit, se dire qu’en fait il y a un truc qui se raconte là… Ce n’est pas impressionniste, mais par petites touches comme ça. Et à un moment donné le temps se compresse, au moment de mai 68. La narration devient un peu plus classique, parce que lors de l’écriture du scénario, j’ai eu besoin de m’appuyer sur un truc un peu plus classique étant donné que la forme était assez originale. J’avais besoin d’être dans une structure plus classique, même si je la dissimule un peu par la forme parfois. Le conflit arrive lorsqu’il sort "La Chinoise" : il pense qu’il a fait un film vraiment révolutionnaire, mais il n’est aimé par personne. Donc pour lui il y a une vraie remise en question, il se pose vraiment des questions sur comment faire du cinéma politique. Le conflit nait de ça. Avant ça, c’est un couple qui va bien. Ils n’ont pas de problèmes entre eux, lui n’a pas de problèmes dans son travail. Donc cette période-là était assez agréable à travailler en collages. Des petits instants, des petits jeux, des petites scènes qui ne sont même pas vraiment réalistes, où ils sont face caméra puis ils jouent à une espèce de jeu comme ça par petites touches.

Comment définiriez-vous le Godard vu dans "Le Redoutable" ? Quelle était vraiment la vision que vous vouliez donner à votre Godard ?
Je dirais d’abord humain. Donc complexe, paradoxal, à la fois charmant et séducteur quand il veut l’être et parfois mauvais, mesquin, méchant malgré lui. Moi il me fait penser à l’histoire de la grenouille et du scorpion. Un scorpion qui veut traverser une rivière et la grenouille lui dit : "monte sur mon dos, mais si tu me piques on coule". Il dit "ok". Et en fait au milieu de la rivière il la pique. Elle lui dit "mais pourquoi tu m’as piqué ?" Il dit "je ne peux pas faire autrement, je suis un scorpion". Godard me fait penser à ça. Il est dans un truc où il ne peut pas faire autrement. Mais il est aussi victime de ça. Ce n’est pas un jugement. On a de l’empathie pour lui parce que c’est triste en fin de compte. Mais je voulais qu’il soit aussi, justement, charmant et drôle, je voulais qu’il soit plein de choses à la fois, complexe. C’était ça un peu mon ambition.

 

Et la métaphore du Redoutable c’est aussi un titre original pour que le film ne s’intitule pas "Godard…", comme lui-même l’a déjà expérimenté.
Oui, une histoire du cinéma… Non pas du tout. Le livre dont le film est tiré s’appelle "Un an après". Il se trouve qu’à un moment donné, ils écoutent la radio et ils entendent cette phrase : "ainsi va la vie à bord du Redoutable" qui devient un petit gimmick entre eux. Donc "Le Redoutable", je trouvais que ça lui collait bien. Ça lui va bien parce que c’est un truc un peu à double sens. Positif-négatif. Et puis il y a un côté un peu Belmondo que j’aime bien, comme "Le Marginal", "Le Magnifique", "Le Redoutable". Je trouvais que ça lui allait bien.

 

Je m’adresse vraiment à tout le monde. J’ai toujours pensé mes films comme des objets populaires, pas du tout élitistes.

 

Une dernière question avant de terminer. "Le Redoutable" s’adresse à quel genre de public finalement ? Quand vous l’avez pensé, vous êtes-vous dit "voilà, ça ne se destine pas du tout aux fanas de Godard qui vont peut-être y voir, comme vous l’avez dit, un blasphème", ou au contraire l’idée était de donner l’image d’un Godard que les gens ne connaissent sans doute pas, au-delà des stéréotypes qu’on peut avoir sur lui. Quelle était votre intention et que vouliez-vous délivrer au public ?
Moi je m’adresse toujours à un spectateur. À une personne à la fois. Il y a toujours beaucoup de place pour le spectateur dans mes films. Le spectateur travaille beaucoup à la narration. Et souvent lorsque les gens ont trouvé ça malin, je trouve que les gens eux-mêmes sont malins. Donc je ne m’adresse pas du tout aux gens qui connaissent absolument Godard, je m’adresse à tout le monde. Je pense que le film est même peut-être plus agréable pour les gens qui ne connaissent pas vraiment son travail, dans le sens où il y a tout un truc à découvrir. Mais les gens qui le connaissent verront aussi un jeu, des références. Moi je m’adresse vraiment à tout le monde. J’ai toujours pensé mes films comme des objets populaires, pas du tout élitistes, je ne mets personne sur le carreau. Je pense que le film s’adresse à n’importe quelle personne qui peut s’asseoir dans une salle. Je pense que c’est mieux si vous avez déjà eu une histoire d’amour. Je pense qu’à partir de 12, 13 ans, ou 14 ans, le film est plus intéressant parce que vous savez ce que c’est d’être amoureux et vous savez ce que c’est que d’être malheureux en amour. À part ça c’est le seul truc. Pour vous dire, par exemple, quand j’ai fait "OSS" on me disait "ouais, c’est hyper parisien, c’est vraiment l’humour Canal+", avant que le film sorte, or les gamins de 8 ans étaient complètement fans du film. Donc moi j’essaie vraiment de faire des films pour tout le monde, réellement. Par contre tous les publics ne verront pas la même chose. J’essaie de mettre plusieurs niveaux d’ambition, de lecture du film. C’est sûr que les gens qui connaissent extrêmement bien Godard auront une vision peut-être plus pointue, et encore une fois ma fille de 14 ans a vu le film avec des copines et elles ont vraiment aimé pour des raisons plus simples, d’histoire, de personnages, et de comédie.

 

Merci.

 

 

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