Léonor Serraille : avec Laetitia Dosch, je suis allée plus loin que la Paula que j'avais écrite

Léonor Serraille à Cannes en mai 2017
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Léonor Serraille à Cannes en mai 2017 - © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT - AFP

"Jeune femme" est sorti en salles cette semaine, c'est avec ce film que la réalisatrice Léonor Serraille avait remporté la Caméra d'or, le prix du meilleur premier film lors du dernier festival de Cannes.

Rencontre avec Léonor Serraille, l'interview intégrale.

Léonor, qu’est-ce qui vous a poussée à créer, modeler ce personnage ?

Léonor Serraille : Mon expérience de Paris, ma rencontre avec la ville. Quand j’étais étudiante j’ai fait plein de différents boulots dans Paris, je gardais des enfants, je vendais des sous-vêtements, j’étais serveuse, et je trouvais qu’il s’était passé des choses dans lesquelles j’avais l’impression que je m’étais beaucoup adaptée, dans beaucoup de situations.  Je trouvais qu’il y avait quelque chose à faire dans la question du portrait et j’avais besoin de revisiter toutes ces situations avec un personnage très différent de moi, quelqu’un qui ose l’ouvrir, qui parle, quelqu’un de différent de moi.

En quelques mots comment pourriez-vous caractériser Paula ?

Paula, c’est quelqu’un qui n’y va pas par quatre chemins pour rencontrer les gens. Mais aussi parce qu’elle ne va pas très bien au début du film, elle se retrouve un peu paumée, seule. C’est quelqu’un qui a beaucoup d’atouts pour s’en sortir, qui ne le sait pas, quelqu’un qui est très généreux, libre, qui est dans une insoumission.  Elle a des qualités qui, je trouve, font défaut en ce moment.  Elle est dans la fantaisie, dans l’humour, et c’est hyper important.

C’est vrai qu’au début du film, on la voit plutôt déboussolée, on a même peur pour elle, on se dit qu’elle est caractérielle, elle ne va pas s’en sortir.

Oui.  C’est vrai que quand on ne va pas bien on n’est pas forcément aimable et on ne donne pas le meilleur de nous.  Au début, elle est en crise totale, elle est dans une logorrhée, il y a des choses qui ont besoin de sortir, et toute l’idée du film c’était qu’est-ce qu’on fait de cet état-là et comment aller vers du mieux, comment on peut se construire de façon plus solide…donc tout le chemin de la remontée à peu près passe par plein de rencontres et une porosité aux autres et aux situations pour voir comment se construire dans l’épreuve et dans la vie, dans la solitude.

On est constamment sur le fil, c’est-à-dire qu’on se demande toujours si elle va échouer ou est-ce qu’elle va réussir. Pour vous c’était important de maintenir cet équilibre-là ?

C’était tout l’enjeu, oui.  C’était d’être sur ce fil-là.  C’est quelque chose qu’on a énormément travaillé au montage. Bien sûr que le scénario est construit aussi là-dessus. On a travaillé ça avec les comédiens.  Mais au montage, il fallait tout le temps qu’on ait peur pour elle et qu’en même temps on sente que quoi qu’il arrive elle avance, elle prend le dessus, elle tire petit à petit le fil du film.  C’est elle qui, quelque part, prend la mise en scène j’ai envie de dire, au fil du film.  Elle nous devance et elle nous emmène là où on ne pensait pas qu’elle allait nous emmener. Créer cet équilibre-là c’était toute la difficulté du montage.

Paradoxalement elle n’est pas sympathique au début du film, et pourtant très vite on la trouve attachante.  Je ne sais pas comment on peut expliquer ça.

Je pense qu’elle est dans le vrai très rapidement.  C’est-à-dire que comme elle n’a plus rien, elle est mise à nu et elle dans un instinct de survie qui se déploie, elle est dans des choses très concrètes, un rapport assez brutal aux choses et aux gens. Du coup, je ne sais pas si ça rend aimable, mais en tout cas elle est sincère dans sa difficulté.  Elle nous envoie peut-être un besoin qu’on a, on a besoin peut-être de sincérité, je ne sais pas, mais en tout cas c’est comme ça que je le voyais. 

Laetitia n’y est pas pour rien…

C’est certain.

Elle est tout à fait bluffante, sidérante je dirais, en deux mots, comment l’avez-vous rencontrée ?

Je cherchais une comédienne pour le rôle, je l’avais vue dans "La bataille de Solférino", je l’avais trouvée très bien. Après je l’ai googelisée, j’ai vu toutes les vidéos possibles, surtout les interviews où elle parlait de son travail, une vidéo où elle dansait, ce n’était jamais la même femme et c’est ce qu’il fallait pour le personnage. J’ai eu la sensation que c’était une bonne direction, je l’ai rencontrée, là c’était sûr.  On n’a pas fait d’essai proprement dit, mais une rencontre forte, une personnalité géniale et une envie de travailler ensemble toutes les deux.

Maintenant que le film est terminé, c’est la Paula à laquelle vous aviez pensé au départ ou bien elle vous a surpris ?

Elle m’a en permanence étonnée, surprise, émerveillée.  Finalement, je suis allée plus loin que la Paula que j’avais écrite. Je ne peux plus penser au personnage sans elle.  Je ne sais plus ce que c’était Paula avant.

Elle donne par moment l’impression d’improviser parce qu’on est dans une telle authenticité, alors je ne sais pas ce qu’il en est réellement.

Quand j’écrivais le film je pensais à des comédiens que j’aimais, je me disais qu’il faudrait des équivalents féminins. J’aime beaucoup David Thewlis dans "Naked" de Mike Leigh, des Patrick Dewaere, je pensais à lui en permanence quand j’écrivais "Jeune Femme", il n’est plus là et c’est un homme mais du coup Laetitia, quand je l’ai rencontrée, j’ai trouvé qu’il y avait cette énergie brute, cette générosité, la vitesse, ce feu, et en même temps une part où on a l’impression qu’on peut partir dans quelque chose de beaucoup plus sombre et difficile.  On a l’impression qu’on ne triche pas.  On n’est pas dans le jeu justement.  On est dans une rapidité de l’instant, une générosité.  Laetitia donne l’impression qu’elle improvise alors qu’elle travaille énormément en amont. C’est quelque chose de fantastique.  Elle se prépare énormément, elle arrive et on a l’impression que c’est tout neuf.  C’est beau.

Elle a intégré vos dialogues aussi…

Quand j’ai su que c’était elle, j’ai retravaillé les dialogues, après on les a beaucoup travaillés chez elle en préparation, et jusqu’au bout, à toutes les prises, des fois elle rajoutait des phrases, moi j’en rajoutais jusqu’au bout, c’était du dialogue jusqu’au bout et elle m’a fait énormément de propositions fantastiques, à tous les moments, toutes les comédiennes d’ailleurs, et tous les comédiens.

Il y a des moments où elle remballe les gens, c’est tout à fait génial.

Elle libère une parole en fait.  Paula libère des choses qu’on a besoin de dire ou de faire.  Ça, ça fait du bien. 

Elle a une palette très large en tant que comédienne.

Oui.  Quand je l’ai rencontrée, je voyais des vidéos où des fois je trouvais qu’elle faisait femme fatale, des fois une adolescente, des fois très enfantine. Une palette magique.  Il faut bien sûr…

Canaliser.

C’est ça. On a travaillé dessus.  C’est une grande comédienne.  C’était facile, j’ai envie de dire, avec elle, parce que tout était là pour que tout se passe très bien.

Un terrain plus que favorable. 

Oui.

En réalité le film c’est presque un road-movie, on pourrait dire un street movie, parce qu’on va de lieu en lieu, de lieu à chaque fois très marquant.

Oui.  C’est un street movie, et beaucoup me disent survivalSurvival street movie.  L’idée, c’est de la faire évoluer dans des rencontres mais aussi dans des espaces, et Paris, c’est compliqué parce que Paris… il y a beaucoup de films qui se passent à Paris, à chaque coin de rue il y a quelque chose de touristique à filmer, à photographier. Mais du coup, j’avais envie de montrer le travail, il y a des galeries marchandes, il y a la banlieue, Aubervilliers, c’était en tout cas un Paris que j’avais besoin de retraverser. De faire évoluer le personnage dans des espaces très chaleureux, des fois très crus, très extrêmes en fait.  De faire évoluer son visage. Elle change énormément de visage tout au long du film, elle est très caméléon, elle s’adapte aussi.  Ce sont des espaces, des décors mais ce sont aussi des costumes, des rôles, différentes attitudes et différentes façons de parler.  C’est quelqu’un qui est tout le temps dans une forme de performance puisqu’elle n’a plus rien. Mais elle avance.  C’est très lié aux lieux bien sûr. 

Deux, trois mots sur votre méthode de travail.  C’est votre premier long-métrage.  J’affirme que vous avez déjà une grande maîtrise de la mise en scène, et aussi de la direction d’acteurs.  Est-ce que vous avez une méthode ? 

Je serais bien incapable de parler de méthode, et même le mot direction, je ne me sens pas du tout à diriger qui que ce soit. Mais j’ai l’impression juste qu’on rencontre des comédiens, on construit ensemble dans un dialogue, on sait où on va, on sait qu’il y aura du hasard et des choses qu’on ne maîtrise pas et après, sur le moment, on a peu de temps, on ne fait pas énormément de prises parce qu’on n’a pas le temps. C’était un tournage tambour battant. Donc je n’ai pas de méthode, si ce n’est d’accepter énormément les propositions des personnes avec qui je travaille, à tous les postes, la chef op, le stagiaire déco, tout le monde à tout moment propose et on est ensemble.  On fusionne.  La méthode c’est d’être ouvert aux propositions et beaucoup de travail en amont.  Ça se fait avant aussi, beaucoup, pour qu’après les choses se libèrent.  C’était en permanence un tournage à rebondissement.  On faisait quatre, cinq décors par jour. C’est très intense comme rythme.  On n’a pas vraiment le temps à passer quatre heures à se dire où est-ce qu’on met la caméra.  Il y a une énergie qui prévalait.  Les choses se faisaient comme le personnage.  C’était bouillonnant. 

Une caméra légère, un éclairage très succinct.

Oui.  Avec la chef op, on était parties sur une envie de tourner en pellicule, ça n’a pas été tout à fait possible, on avait travaillé ensemble sur mon moyen-métrage en pellicule et là elle m’a convaincue sur le numérique.  A peine un an avant, on avait tourné ensemble, donc on était un peu prêtes.

Ça donne super bien.

On a essayé de retrouver du grain, de la matière, des textures, de la chaleur, des teintes qui nous plaisaient mais c’est vrai qu’on avait besoin de faire évoluer un visage.  Comme il se révèle en permanence, c’était le paysage du film, c’était son visage. 

C'est elle. Merci beaucoup.