Le talent aux multiples facettes de Donald Glover

"Atlanta Robbin' Season" Atlanta Premiere
"Atlanta Robbin' Season" Atlanta Premiere - © Paras Griffin - AFP

Childish Gambino. Troy Barnes. Earnest "Earn" Marks.

Autant d’alias et de personnages qui suggèrent une multitude de projets et d’œuvres musicaux, cinématographiques, télévisuels et humoristiques trop divers pour être l’œuvre d’une seule personne. Et pourtant, tous ces noms ont un dénominateur commun : ils sont une des facettes du formidablement éclectique Donald Glover. En 16 années de carrière, ce comédien s’est attaqué avec un succès insolent à diverses activités artistiques : la série "Atlanta", dont il est le créateur et acteur principal, le rap et la soul (les albums "because the internet" et "Awaken, my love"), ou encore au stand-up ("Weirdo"). Une œuvre multiple et singulière, qu’il lui vaut d’être considéré comme un des artistes pluridisciplinaires les plus passionnants à l’heure actuelle.


C’est en 2007 que Glover se fait connaître auprès du grand public avec la série culte "Community", dans laquelle il incarne le rôle de Troy, un footballeur américain qui embrasse sa part de geekitude. Comique corporel, charme presque enfantin, attitude mi-cool mi-gênante et voix qui part fréquemment dans les aigus : l’acteur avait visiblement trouvé dans cette série de marginaux le parfait écrin pour son genre de comédie surréaliste et idiosyncrasique. Mais son potentiel artistique réclamait plus que cette géniale sitcom.

Alors que la cinquième saison bat son plein, il annonce son intention du quitter la série, laissant pantois plus d’un fan. A tort ou à raison, on attribue son départ à un désir de se consacrer plus intensément à sa florissante carrière de rappeur, sous le pseudonyme de Childish Gambino. Déception, voire inquiétude : combien d’acteurs à l’ego surdimensionné se sont égarés dans des carrières de chanteurs auxquels ils n’étaient pas destinés ? Mais Donald Glover n’est pas la première célébrité venue, comme ces dix dernières années l’ont prouvé encore et encore. Car Glover ne se contente pas de créer à un rythme stakhanoviste, comme peut le faire un James Franco. Il excelle dans tout ce qu’il tente, s’imposant comme un artiste prêt et capable de donner le meilleur de lui-même, alors même qu’il accumule les projets. Et de ne jamais faire de surplace.

5 après, l’histoire se répète d’ailleurs : il annonce l’arrêt temporaire de Childish Gambino, alors même qu’il semble avoir atteint le zénith de la profession. Être aussi doué dans un domaine pour ensuite le laisser de côté est difficilement concevable pour nous, simples mortels, et ces abandons résonnent presque comme des trahisons, un gâchis énorme de talent. Mais c’est la nature artistique de Glover d’aller toujours de l’avant, et jusqu’ici, il l’a toujours fait pour de bonnes raisons.

Cette image de l’artiste couronné de succès à chaque tentative se doit néanmoins d’être nuancée. Si Glover s’est imposé comme un auteur, acteur et musicien de talent, c’est aussi le fruit d’un travail ardu et d’une évolution progressive. Rome ne s’est pas fait en un jour. Ses débuts dans la musique furent plutôt brouillons, Glover allant même jusqu’à les comparer à du "Drake décrépi". C’est seulement avec l’alias de Childish Gambino, développé en 2008, qu’il commence à s’imposer comme un rappeur à part entière, grâce à son excellent flow et son sens de l’humour très personnel. 

L’artiste qui se dévoile dans ces chansons est, il faut le dire, aussi puéril que son patronyme le suggère. Au milieu des rimes géniales, le sexisme et les blagues graveleuses foisonnent. Les années faisant, le Gambino a cependant gagné en maturité, tant en qualité musicale qu’en réflexion politique, comme l’en atteste "Awaken, My Love" son troisième album lourdement influencé par Prince. "This is America", son dernier clip sorti il y a quelques semaines, confirme que Glover a désormais une conscience politique développée, et essentielle.

N’allez pourtant pas croire qu’il a perdu son sens de l’humour (on l’oublie d’ailleurs souvent, Glover est aussi passé sur les scènes de stand-up, où il a fait quelques étincelles, mais pas long feu). La comédie domine sa carrière hollywoodienne, où il semble s’être spécialisé dans les apparitions brèves et farfelues. Son talent pour incarner des personnages étranges et terriblement sympathiques y fonctionne à merveille ("Seul sur Mars" et "Spider-Man: Homecoming"), mais ne lui a pas encore permis d’arriver en haut de l’affiche. Cela devrait bientôt changer, puisque le prochain spin-off de Star Wars se concentrera sur le personnage de Lando Calrissian, qu’il incarne déjà dans le nouvel opus, "Solo : A Star Wars Story".  

Mais aussi réjouissant soit-il dans ces rôles, c’est avec la série "Atlanta" que Glover semble s’épanouir le plus. Normal, c’est l’œuvre qui lui permet de jongler le plus de responsabilités. Créateur et acteur principal de la série, il est également le réalisateur et scénariste de plusieurs de ses épisodes. Conjoncture de ses obsessions, la série balance entre humour surréaliste et drame existentiel, sur fond de rap américain, avec à l’avant-plan les expériences d’hommes et de femmes noirs américains dans tout ce qu’elle peuvent avoir d’absurde, de magnifique et de tragique.

Il serait bien sûr erroné de penser que cette œuvre le définit, aussi multiforme soit-elle. Artiste du changement et de l’évolution, Donald Glover est l’imprévisibilité même, et nul ne sait à quoi il s’attaquera par la suite, probablement même pas même lui-même. Qui sait, peut-être apprendrons-nous prochainement qu’il arrête " Atlanta" pour se consacrer à la peinture de natures mortes. Mais quoi qu’il fasse, tout porte à croire qu’il finira par nous convaincre.