Laurent Cantet : c'est important de réfléchir au regard qu'on porte sur les jeunes

Laurent Cantet à Cannes, en mai 2017
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Laurent Cantet à Cannes, en mai 2017 - © ALBERTO PIZZOLI - AFP

Rencontre avec le réalisateur de "L'atelier", qui sort en salles cette semaine.

Ayrton Touwaide : Comment a débuté ce projet ?

Laurent Cantet : L’histoire est assez longue.  Je vais essayer de la faire courte. L’envie de faire ce film a commencé il y a 20 ans. Je n’ai pas travaillé pendant 20 ans sur le projet mais il y a 20 ans, à la Ciotat, une petite ville côtière de la Méditerranée, à une trentaine de kilomètres de Marseille, il y avait un chantier naval très important qui a fermé et il y a eu un traumatisme très fort dans la ville et des problèmes entre ceux qui voulaient continuer à se battre pour que le chantier existe et ceux qui pensaient qu’il fallait passer à autre chose, que de toute façon le combat était perdu.  La Municipalité et l’Agence Nationale pour l’Emploi des Jeunes ont proposé à une dizaine de jeunes gens de participer à un atelier d’écriture qui devait leur permettre aussi de renouer avec ce passé glorieux parce qu’il y avait quand même une vraie fierté à travailler sur la construction de ces énormes bateaux.  Et un passé ouvrier très fort, une culture ouvrière qui était en train de muter. J’avais eu envie à ce moment-là, avec Robin Campillo, mon coscénariste, de travailler déjà sur ce dispositif-là.  Il y a quelques années, peu de temps après les attentats chez Charlie Hebdo j’ai eu envie à nouveau de parler du rapport des jeunes gens d’aujourd’hui à notre époque, j’ai eu envie de reprendre ce dispositif de l’atelier d’écriture en me disant que c’était un endroit où des échanges pouvaient avoir lieu, où les confrontations pouvaient avoir lieu, et où du coup il allait être assez facile de décrire cette jeunesse et son rapport au monde très complexe dans lequel ils se trouvent plongés.

Est-ce que vous pouvez nous situer le contexte du film "L’atelier", à savoir les personnages, le rôle d’Olivia ?

On assiste au tout début d’un atelier d’écriture où 7 jeunes gens, qui ne se connaissent pas au départ, sont confrontés à une romancière parisienne, plus âgée qu’eux évidemment, qui représente pour eux un monde assez inaccessible, et ce qui m’intéresse c’est effectivement de regarder cet écart entre ces deux mondes qui se font face, cette fascination aussi qu’exercent les uns et les autres sur ceux qu’ils ont en face d’eux, cette peur aussi.  Très rapidement un des personnages du groupe va en sortir pour s’individualiser un peu plus.  C’est Antoine qui est un jeune homme un peu perdu, un peu paumé dans la vie, qui n’a pas beaucoup de perspectives, comme beaucoup de jeunes que j’ai pu rencontrer, qui vit de petits boulots, au jour le jour, qui n’arrive pas à se projeter dans l’avenir de notre monde, et qui va s’opposer à la fois aux autres membres du groupe et surtout à Olivia.  Ils s’opposent au départ sur des questions presque littéraires, il faut se mettre d’accord sur ce qu’on va écrire ensemble, lui a envie que le livre qu’ils vont écrire aille vers une fiction policière presque à l’américaine, qui le sortirait de son quotidien de merde, comme il dit, et les autres qui ont envie, à travers aussi ce qu’Olivia essaie d’obtenir d’eux, de se relier à une réalité plus concrète de leur ville.

Est-ce que votre première intention c’était de retravailler avec des jeunes ? je pense évidemment à "Entre les murs" mais aussi à "Foxfire" récemment, où c’était aussi de montrer peut-être cette opposition et de mettre en lumière ce que pensent aujourd’hui les jeunes..

Travailler avec des jeunes, c’est quelque chose qui en soi m’intéresse beaucoup, parce que j’ai l’impression que c’est important de réfléchir au regard qu’on porte sur les jeunes.  Je pense que c’est un des gros problèmes de notre époque, c’est le mépris avec lequel on les juge.  Donc oui, leur donner de l’espace pour exister, leur donner la parole me semble être indispensable. L’autre élément important pour moi, c’est qu’effectivement on leur lègue un monde qui est tellement anxiogène, tellement complexe, dans lequel on leur laisse si peu de place, que si on n’arrive pas à créer une communication qui ne soit pas surplombante comme celle qu’on a souvent avec eux, on n’arrivera jamais à vivre ensemble.  Et cette question du vivre ensemble est hyper importante aujourd’hui mais il ne faut pas qu’elle reste un slogan.  Il faut trouver les moyens d’y arriver. Je pense qu’un atelier d’écriture par exemple c’est un moyen d’arriver à ça. 

Vous insistez très justement beaucoup sur ce rapport, cette fin de lutte des classes, et ce moment où le combat social finalement s’achève avec la fin du chantier naval, et cette quête on va dire des jeunes. Est-ce qu’il y a vraiment une dualité entre ce combat social d’avant et la résonance qu’il peut avoir aujourd’hui ?

Oui. C’est vrai que j’ai un attachement, mais comme les gens de ma génération, à une époque où la lutte sociale structurait un peu notre société. Ce que le film constate, c’est que ce regard très historique sur notre monde n’a plus vraiment cours auprès des jeunes, qui par ailleurs ont des outils d’appréhension du monde qui sont beaucoup plus efficaces dans une espèce d’immédiateté. Ils passent beaucoup de temps sur Internet, d’ailleurs le film l’utilise énormément, ils passent beaucoup de temps avec leur téléphone portable, à communiquer en quelques mots, ils lisent de tweets qui en 140 caractères vous résument une façon de penser, une opinion.  Ça m’intéressait de confronter ces deux regards sur la réalité, un regard plus historique et un regard plus immédiat.

Ces jeunes, comme vous dites, sont connectés en permanence et pourtant ils sont seuls.  Antoine est finalement quelqu’un de très seul.  Donc cette hyper connexion, ce côté pratique où on peut interagir à chaque moment, ne crée pas pour autant une forme de cohésion entre les jeunes.

Je ne suis pas sûr de ça.  J’ai l’impression en tous les cas qu’Antoine effectivement est un personnage très solitaire, que les nouveaux outils dont disposent les jeunes pour communiquer créent aussi de la communauté, qui ne ressemble pas forcément à celle qu’on a expérimentée, que moi j’ai pu expérimenter quand j’avais leur âge, qui me laisse souvent un peu pantois parce que quand je vois mes enfants me dire ah tiens, j’ai vu Machin l’autre jour – Ah oui, tu l’as vu où ? – Non, sur Facebook !  Je pense que ça a une réalité chez beaucoup d’entre eux et que finalement, ils communiquent peut-être beaucoup plus que nous on ne le faisait à l’époque où j’avais leur âge.  Par contre, c’est vrai que le film prend en charge aussi le regard des adultes sur ces pratiques-là.  Ça, il faut peut-être que nous aussi, on révise notre façon de penser.  Ce qui m’intéresse chez Olivia, c’est qu’elle est autant remise en question par ce qui se passe dans cet atelier d’écriture que les jeunes le sont.  Je pense qu’elle va finir l’atelier en devenant une écrivaine bien meilleure que ce qu’elle était au début, en ayant été confrontée à des situations totalement inédites pour elle, qui l’ont façonnée aussi, comme les jeunes ont été façonnés par ces moments de réflexion qu’ils ont eus tous ensemble. 

On sent un jeu extrêmement naturel dans les acteurs, dans les interactions, on sent que c’est vrai, on n’a pas du tout l’impression que c’est écrit alors que j’imagine il y a toujours une vraie base dans l’écriture des dialogues, comment avez-vous trouvé ce casting ?

Comme dans mes films précédents, une grande partie du casting est constituée par des amateurs, des gens qui n’avaient jamais pensé être devant une caméra un jour.  Là, il y a Marina Foïs qui est la seule actrice professionnelle et qui est face à une quinzaine de jeunes gens que j’ai rencontrés dans les rues de la Ciotat, que j’ai rencontrés à la sortie des lycées, dans des clubs de sports.  On a fait un casting qui a duré presque 6 mois. Il fallait d’une part trouver des personnalités fortes mais il fallait aussi que l’alchimie du groupe fonctionne.  A chaque fois que je trouvais quelqu’un de nouveau, je demandais aux autres de revenir, voir comment allait fonctionner le groupe.  Ensuite, on a beaucoup répété.  Pendant les 3 semaines qui ont précédé le tournage, on a passé des journées entières d’abord à parler beaucoup du film, à parler de chaque scène qu’on allait répéter, puis je leur lisais seulement les dialogues de la scène pour qu’ils ne les apprennent pas tels que je les avais écrits mais qu’ils les adaptent à leur façon de parler, leur énergie, à leur vocabulaire, et puis on a même au cours de ces improvisations développer des morceaux du scénario qui ont donné lieu à des ajouts dans les scènes que j’avais écrites. 

C’est important pour vous d’avoir un casting qui représente on peut le dire, toutes les couches de la France, de l’Europe, de la société, vraiment avoir un casting qui ressemble à la France d’aujourd’hui ?

Oui, alors sans vouloir faire un panel représentatif, j’ai l’impression qu’effectivement ce groupe ressemble à la France que je connais, que j’aime bien aussi, où se côtoient des communautés très diverses. J’ai l’impression d’ailleurs que les jeunes sont peut-être plus à même que les générations précédentes de réaliser cette cohésion entre les communautés.  C’était important aussi pour moi de travailler avec eux parce que quand j’écris, j’ai l’impression de faire des hypothèses.  Et ces hypothèses, j’ai besoin de les vérifier auprès des gens qui sont directement décrits.  Là je parlais de jeunes de la Ciotat et j’avais envie de vérifier que ce que j’avais écrit n’était pas complètement étranger à leur façon de penser, à leur vie.  Ça m’a assez surpris de voir qu’ils étaient capables vraiment d’avoir des positions très claires… On a toujours un regard très condescendant sur ces jeunes-là, quand on prend la peine de discuter avec eux, de leur laisser cet espace de parole, on est assez souvent surpris par la maturité, par l’intelligence qu’ils sont capables de mettre dans les dialogues, et aussi même par le fait que le vocabulaire qu’ils utilisent à partir du moment où ils sont en interaction avec quelqu’un qui ne parle pas comme eux tous les jours, ils sont capables d’utiliser mon vocabulaire. Il y a des règles qui ont cours entre eux et je pense que toute génération a vécu ça.  On a des marqueurs générationnels qu’on est capable de dépasser quand on change de registre.

On dialogue de façon différente en fonction de ses interlocuteurs, en fonction de la situation. Ils ont cette vraie capacité de s’adapter.  Ce n’est pas une jeunesse unilatérale qui ne penserait que d’une façon en bloc.  Pour réagir là-dessus, il y a une dialectique intéressante entre Olivia qui est une auteure connue, reconnue et qui passe à la télévision, que les jeunes connaissent sans la connaître mais j’imagine que sur le plateau il y avait aussi cette même dialectique avec Marina Foïs, actrice connue, et les jeunes qui tournaient avec elle, cette même excitation de travailler avec quelqu’un qu’ils ont déjà vu.

C’est sûr que ça faisait partie du dispositif que je voulais mettre en place, avoir ce parallèle entre le statut d’Olivia et celui de Marina Foïs.  Ce qui se passe c’est que Marina Foïs est très communicative, avait très envie de comprendre avec qui elle travaillait, avait très envie d’apprendre d’eux aussi.  Et eux en retour étaient très curieux, posaient plein de questions, auxquelles elle répondait très volontiers. C’est un peu la magie aussi de l’ambiance d’un plateau, c’est que sur un plateau, au bout de quelques heures on a l’impression d’avoir travaillé ensemble depuis toujours, et ce parallélisme entre les dispositifs et le film s’est assez vite brisé parce qu’il y a beaucoup d’intimité qui s’est imposée entre eux.  Il a fallu recréer cette distance qui pour moi était très importante, ce qu’ils ont fait assez intelligemment je pense. 

On part dans votre film d’une unité, d’un groupe plutôt et ensuite se singularise Antoine. Il se crée une relation assez particulière avec Marina Foïs. Comment vouliez-vous gérer cette relation qui est assez ambiguë parce que les deux sont forts intéressés par l’autre, on ne sait pas trop qui séduit qui, qui prend le dessus, c’était aussi un aspect un peu plus thriller que vous vouliez donner à votre film ?

Ce qui me plaisait, c’est l’idée que le film en lui-même soit contaminé par l’activité, ils écrivent un roman policier, et progressivement cette ambiance-là va contaminer le film.  De même que si Antoine et Olivia vivent cette histoire, que je n’ai pas envie de raconter parce que ça relève d’un suspense que je ne veux pas dévoiler, mais c’est aussi parce qu’Antoine, dès le début de l’atelier, affirme que lui veut de la fiction, il a cette soif de fiction qui va l’amener à presque la mettre en scène dans sa propre vie. C’est à partir du moment où j’ai senti ça que j’ai eu l’impression que j’avais trouvé le film que je voulais faire. C’est comment associer ce qui se dit autour de cette table, qui peut paraître presque documentaire sur la position des jeunes dans notre monde, à cette histoire beaucoup plus intime qui ne vient qu’incarner tous les enjeux qui sont débattus autour de la table. 

Antoine, je pense qu’on peut le dire, est petit à petit tenté par un discours d’extrême droite. Est-ce que cette tentation des extrêmes, en l’occurrence Droite pour Antoine, on évoque aussi la tentation terroriste, ça revient en tout cas en tant que dialogue dans le film, qu’est-ce qui vous intéresse dans cette volonté d’explorer ?

C’est vrai qu’aujourd’hui, les extrêmes provoquent une certaine attirance chez beaucoup de jeunes, j’ai essayé d’en comprendre les mécanismes dans le film.  Je ne pense pas qu’Antoine soit un petit fasciste qui s’ignore, je pense que c’est un jeune homme qui s’ennuie beaucoup, un jeune homme qui ne sait pas où il va, qui a le sentiment de ne pas avoir de rôle à jouer dans le monde, et les extrémistes de tout bord font de ce genre de jeunes gens des cibles idéales.  Il suffit de leur dire : tu viens avec nous, et là tu vas avoir un rôle, là tu vas importer dans le devenir de ta vie et du monde.  Je pense que le film renvoie assez vite dos à dos cet extrémisme-là, le djihadisme, puisqu’il en est question effectivement dans l’atelier, mais ce qui m’intéresse, c’est vraiment ces mécanismes.  Ce mécanisme de séduction. 

Par rapport à toute cette jeunesse qui se pose beaucoup de questions, il y a évidemment aussi cette part de déterminisme social, certains jeunes pensent que leur vie est toute tracée en fonction de leurs origines, de leur volonté. Comment est-ce qu’on conjugue cette espèce de blocage que peuvent ressentir les jeunes dans un monde en permanente mutation, où dans lequel effectivement il y a toujours des problèmes sociaux, économiques ?

C’est sûr que les jeunes, même ceux que j’ai rencontrés pour le casting par exemple, étaient toujours confrontés à cette essentielle pour eux qui étaient de savoir d’abord juste ce qu’ils allaient faire le lendemain.  Mes films font souvent le constat d’un indéterminisme social dont il est très difficile de sortir. J’ai l’impression que ce film-là est presque le plus optimiste de mes films parce que d’un seul coup, à travers cette pratique de l’atelier, aussi à travers l’histoire très forte qui va en découler, le personnage d’Antoine, mais aussi le personnage d’Olivia, la romancière, vont sortir de leur schéma préconçu et vont faire un bout de chemin ensemble.  Ça, c’est déjà je pense… pour moi c’était presque nécessaire à ce moment-là de mon histoire, de l’histoire de notre société, j’ai l’impression que cette ouverture-là m’était indispensable.

Il y a énormément de richesse dans votre film, que ce soit dans les thématiques, dans les relations entre les personnages, peut-être est-ce un don mais comment parvenez-vous à conjuguer toute cette richesse dans un film sans qu’on ait le sentiment que vous vous éparpillez, au contraire il y a une vraie cohérence, mais vous parvenez à brasser beaucoup de choses tout en gardant une structure assez romanesque, par rapport à "Entre les murs" qui a plus cette approche documentaire. C’est quelque chose qui vient naturellement chez vous ?

J’ai beaucoup de mal à vous répondre.  Je pense que ça correspond aussi à une façon d’écrire les films qu’on utilise avec Robin Campillo où on essaie de ne pas avoir une fin en tête avant même d’avoir trouvé ce qui pouvait nous amener à cette fin.  J’aime bien l’idée qu’un film, d’ailleurs la première phrase prononcée dans le film c’est Marina Foïs, Olivia, qui la prononce, et qui face au groupe qui ne sait pas comment commencer à travailler ensemble : oui c’est comme ça, au début il n’y a rien, et puis de ce rien on va tirer des fils et ces fils-là on en essaie plusieurs, et il y en a un qu’on tire un peu plus loin que les autres, et on voit où il nous amène.  C’est une façon un peu risquée d’écrire parce qu’on ne sait jamais trop où on va arriver et peut-être qu’on arrivera nulle part, mais c’est en tous les cas un risque qui me plait au moment de l’écriture.  Je pense que c’est aussi ce qui donne la structure du film, un petit peu multiformes et qui finit par, je l’espère, converger vers une ligne qui se dessine progressivement.

Il n’y a pas ce côté programmatique où on sait tout à fait comment les choses vont se dérouler…

Au moment où on l’écrit on n’a pas ce programme-là en tête.

Est-ce que depuis "Entre les murs", qui est un film qui a eu énormément de résonance, qui a été montré dans les écoles, votre vision de l’artiste et des choses a changé ? Est-ce que peut-être les commentaires que les jeunes ont faits sur le film vous ont apporté un éclairage supplémentaire pour écrire ?

Ce qui m’a fait plaisir au moment de "Entre les murs", c’est que les jeunes aient eu envie de venir voir comment le cinéma les représentait.  Et j’ai l’impression qu’il y a un besoin d’honnêteté chez moi qui est peut-être de redonner la parole à ces jeunes-gens. Ils n’ont pas le même âge que "Entre les murs", ils sont en train eux de franchir le cap de l’âge adulte, mais j’avais envie d’accorder le même espace, la même honnêteté, la même attention à ce qu’ils avaient à nous dire que ce que j’avais essayé d’avoir dans "Entre les murs" avec des jeunes-gens plus immatures.  Je pense qu’on leur doit ça. 

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